Je fais aussi des recherches à la Nationale pour un historien amateur qui s’est imaginé de refondre, en les rectifiant, les Récits mérovingiens, d’Augustin Thierry.

Je place, çà et là, sans trop de peine, des articles de reportage pris dans des milieux picaresques et je les signe de divers pseudonymes.

Pour mon labeur personnel, je n’en veux rien livrer à la publicité tant que je ne serai pas sûr de mon instrument.

Je me romps au métier avec patience, avec persévérance. Empruntant des livres à des amis, en achetant d’occasion, fréquentant les bibliothèques, je me tiens au courant de l’actualité littéraire. J’étudie les philosophies et l’histoire, surtout celle de notre pays. J’aborde l’anglais — toutefois d’une façon superficielle. Je m’imprègne de Dante, de Shakespeare, de Goethe, des Maîtres de la littérature française au XVIe et au XVIIe siècle. Je fais du latin ; et je constate que, malgré une interruption de cinq années, je n’ai nulle peine à m’y remettre, ce qui est à l’éloge des méthodes d’enseignement en usage dans l’Université, au temps de mes études.

Je traduis, pour mon plaisir, le De rerum natura, de Lucrèce, et le Satiricon, de Pétrone. — Tous ces travaux me forment un fond solide de culture générale. Pour me récompenser moi-même de mon activité intellectuelle, je versifie, je prosifie à outrance. Que de poèmes j’ébauche qui ne réussissent pas à me satisfaire. Que de romans rêvés à loisir, esquissés dans la fièvre, jamais amenés à réalisation totale ! N’importe, je ne gaspille pas les heures ; j’apprends à bien manier la langue et les rythmes. Tout cela servira plus tard…

Cette formation solitaire a duré deux ans au cours desquels je vécus entièrement détaché du monde. Ce n’est pas à moi de dire si ce travail d’assimilation et de préparation m’a profité.


Au commencement de 1889, je publiai mon premier livre. C’était un recueil de vers qui me fit classer parmi les poètes de l’école symboliste. A la même époque, je descendis de ma mansarde pour m’installer en un autre logis, en plein quartier du boulevard Saint-Michel et pour nouer des relations avec quelques-uns des initiateurs de ce mouvement littéraire : Moréas, Paul Adam, Gustave Kahn, Henri de Régnier, Stuart Merrill, etc. Je collaborai au Mercure de France, qui est devenu, sous la direction judicieuse d’Alfred Vallette, le meilleur périodique de notre temps avec la Revue universelle ; à la Plume, disparue, où je fis la critique des livres pendant six ans ; à l’Ermitage, disparu, dont j’assumai, un peu plus tard, le gouvernement avec René Boylesve et Henri Mazel.

Ces trois revues étaient, au même degré, idéalistes et combatives. On y guerroyait surtout pour la liberté du vers et contre le naturalisme. On y martelait d’immuables têtes-de-Turc : Zola pour toute son œuvre ; Sully-Prud’homme pour son didactisme visqueux ; Doumic qui, incarnant le Rien-en-Soi, prétendait nous morigéner ; Brunetière, à cause de son pédantisme pseudo-classique et de ses diatribes ineptes contre Baudelaire… d’autres encore, tout à fait oubliés depuis les cinq premières minutes qui suivirent leur décès.

Je ne parlerai pas longuement du symbolisme. Je l’ai fait dans de nombreux articles et dans deux ou trois volumes où, si je ne me leurre, ceux qui entreprendront son histoire complète trouveront des renseignements exacts. Je n’en rédigerai donc qu’un résumé assez bref où je m’efforcerai de noter impartialement le bien et le mal qu’il produisit dans les lettres françaises à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.