Au point de vue de la technique, tous s’appliquaient à libérer le vers des chaînes excessives dont les Parnassiens l’avaient surchargé. Mais où l’on n’était plus d’accord, c’était sur les limites entre lesquelles il était sage de se tenir. Les uns conservaient l’alexandrin, d’autres le rejetaient. On émettait force théories ; on se gardait, comme d’un crime, de poser des lois. C’était le règne de l’inspiration déréglée.
Au point de vue de l’art, en général, on entendait substituer aux inventaires de sensations basses où se confinait le naturalisme une littérature plus subtile, moins terre-à-terre que celle dont nous critiquions les tendances. On visait à remplacer le roman par la légende. De belles réalisations furent obtenues mais, comme chacun se forgeait à soi-même des convictions toutes personnelles, l’apport collectif restait indéterminé. C’était une sorte de symphonie où les dissonances tenaient plus de place que l’unisson. En somme, le symbolisme fut un groupement anarchiste toujours sur le point de se dissoudre. Cela se comprend, puisque on n’y trouvait point d’entente sur un programme accepté de tous.
C’est contre ce manque de cohésion que tenta de réagir Jean Moréas, quand il fonda l’école romane avec Charles Maurras, du Plessys, La Tailhède et Raynaud. Si, dans ses premières œuvres, il fit la part trop grande à l’archaïsme, il donna bientôt des poèmes où le soin de se conformer à la tradition classique ne contrariait en rien l’essor de sa personnalité. Ce furent les Stances où, sous une forme très pure, il exprimait ce que la sagesse païenne contient de plus élevé. Moréas fut un stoïcien attardé. Mais comme, de propos délibéré, il ignora le christianisme, c’est-à-dire le principe unique qui permette de vivifier les âmes, comme, en outre, il s’isolait dans un rêve de beauté antique, hors du temps où il vécut, sa tentative échoua. Ainsi que ses émules, il bâtit une chapelle littéraire, loin de la foule, et rien de plus.
D’ailleurs, tout en l’admirant, les symbolistes se montraient bien trop hostiles à toute idée de soumission à un chef d’école pour le reconnaître comme tel. Leur proposer une discipline était donc chimérique.
Le symbolisme individualiste eut probablement son expression la plus complète en Remy de Gourmont, esprit très fin, érudit très informé, intelligence aux multiples ressources, féconde en aperçus ingénieux, beau styliste. Mais un vice gâtait ces grandes qualités. Par instinct de destruction, il s’attachait tellement à dissocier les idées qu’il aboutissait par excès d’esprit critique au scepticisme total et à des négations hâtives. Parce qu’elle affirme, l’Église lui était en haine. Lorsqu’il la rencontrait, sa distinction native, son souci d’élégance dans la diction l’abandonnaient. Il rivalisait en propos indécents avec le pire Voltaire. Plus encore, il tombait dans l’anticléricalisme balourd d’un Homais.
Celui-là non plus ne fut pas le Maître que beaucoup attendaient.
Il ne méritait pas davantage de le devenir ce Mallarmé à qui un grand nombre de symbolistes vouaient une admiration désordonnée. Platonicien trouble, dont le mépris pour le Réel passait toutes les bornes, Mallarmé se confinait si étroitement dans la contemplation des fantaisies de son Subconscient que ses sectateurs les plus intransigeants devaient avouer leur impuissance à comprendre les écrits de sa seconde manière, tant qu’il ne les leur avait pas commentés.
Mais cette glose, elle-même, manquait souvent de clarté, de sorte que les mallarmistes en donnaient chacun une interprétation différente. Et pourtant — détail qui révèle un état d’esprit vraiment singulier — plus leur idole se rendait hermétique, plus ils la déclaraient sublime.
Il me semble utile de reproduire le fragment suivant d’un article que je publiai jadis dans la Revue de Jean Finot ; il prouve que, touchant le cas Mallarmé, je me séparais nettement du symbolisme, objet de mes prédilections partout ailleurs. — Voici :
« Mallarmé devint célèbre pour n’avoir pas écrit l’œuvre annoncée pendant dix ans comme devant résumer, sous une forme définitive, l’âme humaine et l’âme universelle. Il employa son existence à rééditer une traduction partielle d’Edgar Poe, dix sonnets, six poèmes en vers un peu plus étendus, quinze poèmes en prose, une scène de tragédie, quelques fragments théoriques. De son propre aveu, et quoique deux ou trois de ces morceaux — les plus clairs ou les moins obscurs — ne manquassent pas de valeur, ce n’étaient que des essais, les pierres d’attente d’un édifice toujours futur dont il expliquait, à l’occasion, le plan et la portée, mais qu’il ne voulut ou plutôt qu’il ne put bâtir.