« La raison de cette impuissance réside en ceci que Mallarmé se déclarait incompétent en autre chose que l’absolu. Or, on ne réalise pas l’absolu. On peut y rêver, mais le faire tomber sous nos sens, c’est là chose impossible. S’y entêter, c’est se vouer à la stérilité…

« Mallarmé essaya d’ailleurs de distribuer quelques tranches d’Absolu aux initiés préparés, croyait-il, par ses entretiens, à s’assimiler cette vague nourriture. Dans cette intention, il soumit la langue française à une série de déformations qui n’en laissèrent subsister que des membres épars. Puis, partant de ce principe bizarre que : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu », il s’interdit de traiter autrement que par allusion les vers et les proses qu’il offrait à la sagacité de ses lecteurs. Frapper directement leur esprit lui semblait puéril. Il prétendait ne leur suggérer que de la façon la plus détournée ses intentions. Ce qui ramène sa doctrine à ceci : quand on veut faire entendre quelque chose à quelqu’un, le fin du fin consiste à s’exprimer par énigmes. Voilà, du coup, la charade réhabilitée et même exaltée comme un genre littéraire de premier ordre.

« Et les mots, ces pauvres mots que tant de poètes, embourbés dans le Relatif pour n’avoir pas connu la région où vivre, avaient cru propres à rendre leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées, Mallarmé les accuse de ne pas représenter suffisamment ses concepts. D’une part, il les méprise si fort qu’il préfère à tout texte « même sublime » des pages blanches portant « un dessin espacé de virgules et de points ». Mais, d’autre part, il leur confère une fonction nouvelle à quoi personne n’avait pensé jusqu’à lui : « Il faut, dit-il, que, de plusieurs vocables, on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire… qui nous cause cette surprise de n’avoir jamais ouï tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère… »

« Mallarmé eut donc pour objectif de créer un langage spécial, n’ayant guère de rapport avec le français et destiné à formuler des pensées tellement inaccessibles qu’il fallait se transporter, par l’imagination, dans un monde différent du nôtre, si l’on voulait parvenir à en soupçonner la signification à jamais symbolique.

« Il se donna tout entier à cette tâche impossible. Il y usa toutes les ressources de son intelligence sans avoir réussi même une esquisse de son rêve et surtout sans avoir déterminé une de ces révolutions qui changent la face de la littérature. »

Il ne détermina, en effet, que des apologies sans grande portée, puisque tout en proclamant la transcendance de son art, aucun de ses admirateurs ne crut devoir le suivre dans la voie qu’il indiquait. C’est, disent-ils, que Mallarmé ayant réalisé l’individualiste par excellence, on ne saurait l’imiter.

Non, grâce à Dieu, on ne l’a pas imité, parce qu’il n’a pas su « créer un poncif » comme le demandait Baudelaire à l’écrivain digne de maîtrise. Et puisque je cite Baudelaire, je lui emprunterai encore les termes qui définissent le mieux Mallarmé. Ce ne fut pas un génie créateur ; ce fut « une curiosité esthétique ».

Maintenant que j’ai dit le mal qu’on a le droit de penser du symbolisme, je vais dire le bien.

Les symbolistes ont assoupli la prosodie. Sans entrer dans le détail et tout en concédant que certains d’entre eux ont porté la réforme trop loin jusqu’à produire des choses vagues, qui n’étaient ni prose ni vers, on doit retenir à leur actif que, par eux, le vers devient plus musical, s’enrichit de rythmes nouveaux et réussit à exprimer, avec charme, des nuances de sentiment inaperçues avant eux.

Ils ont fait connaître Verlaine dont l’œuvre avait été sournoisement étouffée par ses frères du Parnasse et que la postérité tiendra probablement pour l’un des plus grands poètes du XIXe siècle.