Ils ont détruit, avec une rudesse pleine d’équité, plusieurs réputations usurpées.
Leur lutte contre le naturalisme n’a pas été vaine. Ils ont porté le coup de mort aux sottises matérialistes mises en vogue par Zola.
Enfin, ils ont rendu à l’Art un culte désintéressé et ils ont montré un mépris de la basse réclame qui condamne les commerçants de lettres dont nous constatons le règne aujourd’hui.
Voilà qui est pour excuser leurs erreurs d’autant, qu’ils ont été les victimes et non les guides de leur époque. Or, ce fut une période d’anarchie dans les idées et dans les mœurs — tout comme le milieu qui se décompose autour de nous tandis que j’écris ces lignes. Une société sans Dieu, sans autorité fixe, ne peut guère en produire d’autres.
J’échappai, en partie, aux tares du symbolisme parce qu’en 1894, après huit ans d’un séjour continu à Paris, je m’installai à la campagne. Je m’étais marié, dans l’intervalle, avec la femme, profondément chrétienne, intelligente et dévouée que j’ai perdue en 1901. C’est, sans doute, à ses prières Là-Haut que je dois la grâce de ma conversion.
Ce « retour à la Terre » me fit le plus grand bien non seulement au physique, mais au moral et au point de vue intellectuel. L’existence parisienne est si pleine de fièvres artificielles qu’on y perd presque le sens de la nature. Je le reconquis largement à Guermantes, où nous avions loué une maison paysanne avec jardin. C’était un petit village de cent trente-quatre habitants. La gare la plus proche étant à quatre kilomètres, j’y trouvai la solitude bienfaisante. Il était situé au cœur même de ma chère Ile-de-France, pays de coteaux modérés, de vergers plantureux, d’eaux courantes parmi les aubépines et les saules, de prairies tachées d’un bétail blanc et roux. De grands noyers, des ormes chenus, des sycomores tout bourdonnants d’abeilles, des cytises aux grappes dorées y entremêlent leurs feuillages. Des vents salubres le vivifient. Et nulle part les jeux de la lumière et de l’ombre n’ont plus de douceur.
En cette sereine ambiance, je poursuivis mes travaux littéraires. La besogne ne faisait pas défaut : une collaboration régulière à deux grands journaux de Belgique dont j’étais l’un des correspondants, mes articles bi-mensuels de critique à la Plume, des vers et des proses dans d’autres revues, surtout au Mercure de France, enfin la fabrication d’un livre annuel.
Pour atténuer la tension cérébrale résultant de ces multiples écritures, je faisais de grandes courses par les champs et aussi dans les bois de mon peu enviable voisin : Alphonse de Rothschild. En effet, le terroir de Guermantes borde en partie son vaste domaine de Ferrière.
D’autres jours, lâchant la plume et l’encrier pour la bêche et l’arrosoir, je cultivais mon jardin d’après les conseils de mon ami Butelot, cordonnier du village et en même temps horticulteur expert — ce qui ne l’empêchait pas de braconner astucieusement les remises grouillantes de gibier du Juif tout-en-or, comme dit Léon Daudet.