C’est à Guermantes que j’ouvris les hostilités contre les abus du symbolisme et particulièrement contre Mallarmé que je considérais — et que je considère toujours — comme sa plus grande erreur.

Cet irrespect louable à l’égard de l’idole m’aliéna une portion de mes anciens frères d’armes. Ils se sentirent si outrés de mon soi-disant sacrilège qu’ils me couvrirent d’injures au lieu de rétorquer les arguments très raisonnés que je développais à l’appui de ma thèse. Ils me traitèrent de « renégat », de « grossier personnage » et même de « frénétique ».

Pourtant, si l’on veut bien se reporter au fragment d’article cité plus haut, je crois qu’il faut convenir que le ton de mes critiques n’avait rien d’excessif et que je m’y maintenais dans les bornes de la courtoisie nécessaire. Eh bien, toute ma polémique à propos de Mallarmé, si incisive qu’elle fût par moments, n’alla jamais jusqu’à l’invective contre un homme dont j’appréciais le beau caractère tout en réprouvant ses attentats à la langue et sa méconnaissance des qualités essentielles de notre génie national, à savoir la précision et la clarté.

Mais, je le répète, mes détracteurs ne me rendirent pas la pareille. Je n’établirai pas la liste des procédés malveillants dont certains me poursuivirent. Ce serait aujourd’hui dénué d’intérêt. Et, d’ailleurs, je me suis réconcilié avec pas mal de ces adversaires aveuglés par le parti pris mais qui reconnaissent, au bout de vingt-cinq ans, que je pourrais bien ne pas m’être trompé.

Mais ce que je vérifiai alors et ce que me confirma, depuis, une longue expérience, c’est le manque d’esprit de justice qui règne dans la littérature. Si la bonne foi était exilée du reste de l’univers, ce n’est pas chez les écrivains qu’elle trouverait un refuge.

Fort heureusement, il y a des exceptions. Mais, en général, l’aphorisme de Plaute repris par Hobbes : Homo homini lupus rencontre, dans la gent-de-lettres, son application la plus constante.

Ajoutez une rage de médisance qui va souvent jusqu’à la calomnie. Voilà qui explique ma décision de me tenir le plus possible à l’écart de mes « chers confrères ». Je m’en félicite tous les jours.

Une autre « trahison » me fut imputée. Sous le pseudonyme d’Harold Swann, je décrivis, en divers périodiques, les petits travers extérieurs et les ridicules inoffensifs des symbolistes. Ces satires sans méchanceté, et où je ne m’épargnais nullement moi-même, eurent du succès auprès du public de nos revues. Lorsque, assez tardivement, le secret fut divulgué, M. Le Goffic, dans un article fort aimable, m’appela « l’enfant terrible du symbolisme ». C’était le mot juste. Mais quelques-uns des caricaturés — exactement ceux à qui je n’avais donné qu’un léger coup de crayon, en passant — prirent fort mal la plaisanterie. D’où un redoublement de malédictions[9].

[9] Coïncidence piquante : ces noms de Guermantes et de Swann, Marcel Proust me les a empruntés pour deux de ses romans. Comme je ne l’ai jamais rencontré, je voudrais bien savoir le motif qui détermina son choix. A moins que le hasard ait tout fait ?

Troisième grief : je désirais, donnant l’exemple dans mes poésies, qu’on ne fît pas du vers libre un vers amorphe. J’estimais qu’il y avait exagération à éliminer la rime pour la remplacer par de vagues assonances ou par — rien du tout. J’avançais que des superpositions de petites phrases fictivement accentuées ne valaient ni les césures anciennes ni les rythmes consacrés. Je soutenais que la réforme était suffisante qui abolissait l’alternance obligatoire des rimes féminines et masculines, qui permettait de faire rimer un singulier avec un pluriel et qui tolérait l’hiatus, pourvu qu’il ne produisît pas de cacophonie. Pour le surplus, je recommandais l’imitation de la technique du vers libre tel que la Fontaine, dans ses fables, et Molière, dans Amphitryon, l’ont magistralement pratiqué.