Là encore, on me vilipenda. Le métèque du Connecticut, dont les vers jargonnants n’évoquaient, en fait de rythme, que les bonds saccadés d’une sauterelle expirante, me décréta d’ostracisme. Dans le même temps, M. André Gide prenait l’initiative d’un manifeste où mes crimes antimallarméens étaient flétris en termes véhéments.
Ces excommunications burlesques me procurèrent une vive hilarité. Je ne répondis pas. Et je persévérai sans l’ombre d’un trouble de conscience.
Les curieux de controverses littéraires qui se donneront la peine de parcourir les volumes où j’ai réuni mes articles et, d’autre part, les ripostes de mes adversaires, jugeront de quel côté résidait le bon sens et la mesure.
Pour l’écrivain, c’est une nécessité, à laquelle il cède d’une façon presque machinale, que de se faire une conception du monde et de chercher le sens de la vie. Or, j’étais encore très loin de la vérité catholique. J’avais passé par une phase de pessimisme bouddhique sous l’influence de Schopenhauer. Puis, après avoir étudié Darwin et ses émules et compulsé Taine, je m’étais laissé prendre un temps aux propositions décevantes du déterminisme évolutionniste qui n’est, en somme, qu’un matérialisme fataliste. Étouffant dans ce caveau sans soupirail vers le soleil, je m’en étais bientôt évadé. Alors, au contact de la campagne régénératrice et, ensuite, par la forêt de Fontainebleau — merveille de grave beauté — je devins panthéiste. C’est dire que les Apparences furent les divinités auxquelles je rendis un culte. Je n’épiloguerai pas à ce sujet, me bornant à rappeler que la plupart de mes écrits, durant cette période, portent la marque formelle du Grand Pan.
D’ailleurs, et comme pièce probante, voici une prose que le Mercure de France publia et où je tâchais d’exposer ma communion avec ce que je nommais « l’âme universelle ». On m’excusera de la reproduire ; je la crois des plus significatives. Monologuant, je disais :
« … Toi qu’un destin — peut-être ironique — marqua pour enfanter des poèmes, toi que les Formes, les Sons, les Essences tiennent attentif, rappelle-toi comment naît, au fond de ton être le plus essentiel, le désir d’interpréter, en des strophes cadencées, les songes que la terre, l’océan, le ciel nuageux, ensoleillé ou plein d’étoiles ne cessent de te prodiguer.
« Tu marchais, perdu dans une vague rêverie, n’accordant qu’une attention distraite aux incidents de la route. Soudain, un rayon fait papilloter les vagules d’un ruisseau. Soudain, l’ombre bleuâtre d’une vieille muraille, dont maintes giroflées pavoisent la crête moussue, se découpe bizarrement sur le sol. Soudain, le vent taquine, en riant tout bas, les feuilles inquiètes d’un bouleau. Tu t’arrêtes, étonné et ravi. Ces choses, qui te sont pourtant coutumières, te frappent comme si tu ne les avais jamais vues. Tu les considères ; tes prunelles s’en imprègnent et, lorsque tu reprends ton chemin, leur image agrandie, nimbée d’or, éblouissante t’emplit le cerveau. Alors, tu établis instinctivement un rapport entre cette image et la disposition de ton âme au moment où elle te séduisit. Si tu es triste, elle reflète ta tristesse ; si tu es gai, elle reflète ta gaieté. Un rythme naît en toi et t’obsède. Sans t’en apercevoir, tu y conformes ton pas. Le rythme se précise ; des mots se précipitent en foule qui s’efforcent d’y entrer. Puis cent images accessoires s’élancent, comme des fusées, de ton Subconscient et tentent de s’associer à l’image primitive. »
J’expliquais ensuite comment le poème, issu de cette première incubation, aboutissait peu à peu, à force d’y penser, à la réalisation et j’ajoutais :
« Si tu fus sincère, si tes vers, largement humains, frappent par leur simplicité, il arrivera que le lecteur y découvrira des mérites dont tu ne te doutais pas. Alors vous vous réjouirez ensemble. Et vous serez semblable à des enfants qui, grimpés dans un cerisier et croyant l’avoir dépouillé, aperçoivent tout à coup une branche encore chargée de fruits. L’épaisseur du feuillage la leur dissimulait ; mais un coup de vent opportun leur révèle l’aubaine. Ils se la montrent ; ils poussent des cris de joie ; puis ils se partagent fraternellement les cerises juteuses… »