Puis, après quelques développements sur ce thème, je concluais :
« Non seulement les souffles des vents capricieux et les clapotis des rivières sinueuses contribuent à former les rythmes du poète, mais encore les collines aux lignes tremblées, les rochers pareils à des Titans méditatifs, les vagues de la mer, soit qu’elles se cabrent comme des poulains indomptés, soit qu’elles viennent mollement se pâmer sur le sable fin d’une grève étincelante.
« La forêt, la mer et aussi la plaine où les jeunes avoines se moirent d’argent bleuâtre, où les fleurs roses du sainfoin, où les fleurs veloutées du trèfle incarnat offrent leur pollen aux abeilles, il faut les aimer d’un même amour, afin qu’elles nous révèlent les secrets de leur magnificence.
« Nous entrerons dans la forêt pour apprendre des vieux chênes rugueux, des hêtres à l’écorce lisse, des pins aux rameaux gracieusement alternés, des bouleaux sveltes, l’art des proportions harmonieuses. Nous nous enfoncerons, sans nous inquiéter du retour, sous les futaies séculaires, pleines d’une brume sacrée où résident nos dieux. Le murmure éolien des hauts feuillages bercera notre extase. Et parfois, au détour d’un sentier, nous verrons le Grand Pan mener, au son de sa flûte, les danses des dryades. Il nous saluera d’un trille amical, puis, brusque, se fondra dans les taillis. Nous, cependant, nous demeurerons délicieusement perplexes, nous demandant si nous ne fûmes pas les dupes des magies du soleil et du brouillard ou si vraiment le dieu, sachant notre dévotion pour lui, a daigné nous apparaître.
« La mer, nous en longerons, à pas lents, le rivage. Ses flots miroitants, son balancement infini, sa face changeante, selon l’heure, nous seront des modèles pour varier nos cadences. Le sillage des navires, les traînées d’ombre violette que dessinent les courants, nous les transposerons dans nos vers. Et, de même qu’aux profondeurs dorment des richesses englouties, des nacres et des perles, de même, nos strophes recéleront, sous le prestige mélodieux des rythmes, des trésors de douleur, de joie et de rêve.
« Mais la forêt et la mer sont d’une beauté redoutable. A les fréquenter d’une façon exclusive, nous finirions par perdre la conscience de nous-mêmes ; nous ne saurions plus nous en détacher et nous aspirerions à la vie végétative, sans désirs et sans pensée. C’est pourquoi, lorsque nous nous serons saturés de leurs aspects, nous viendrons nous retremper au spectacle du travail humain dans la plaine. Là, nous admirerons l’art parfait selon lequel le laboureur trace ses sillons et nous nous efforcerons de l’imiter pour l’ordonnance de nos strophes. Ou bien nous suivrons le semeur ; nous le regarderons épandre le grain doré. Puis, à son exemple, nous ensemencerons nos poèmes avec des mots de lumière.
« La journée finie, contents d’avoir travaillé de notre mieux, nous irons nous asseoir parmi les gramens du verger prochain. Nous coûterons le calme du soir. Nous recueillerons le clair sourire des étoiles. Et, en récompense de notre bonne volonté, nous entendrons cette musique des sphères où s’adore l’Ame Universelle. »
La vie aux champs et dans la forêt eut donc cet effet bienfaisant de me pénétrer du sentiment de la nature. Mais elle ne m’ancra pas dans une doctrine immuable d’où je pusse déduire des certitudes. L’illusion panthéiste était beaucoup trop ondoyante pour me les fournir et même, si elle me les avait procurées, elle aurait été impuissante à les corroborer d’une morale stable, répondant à tous les besoins de mon âme inquiète. Au fond je cherchais une religion. J’aspirais à un idéal qui élevât davantage les sommets de mon être, qui me purifiât suffisamment pour que, contemplant sa lumière, j’apprisse à réfréner mes passions mauvaises et qui me consolât aux heures de doute et de découragement.
Cet Absolu divin je crus un moment l’avoir trouvé dans la philosophie de Lucrèce. Avec lui, je disais : « La religion, ce n’est pas de se tourner sans cesse vers la pierre voilée, ni de s’approcher des autels, ni de se jeter prosterné à terre, ni de lever les mains devant les demeures des dieux, ni d’arroser les temples du sang de beaucoup d’animaux, ni d’entasser les vœux sur les vœux, mais de tout regarder avec une âme tranquille[10]. »