D’aller là-bas vivre ensemble…
La cadence berceuse de cette incantation m’ennuait d’une brume bleuâtre et dorée où il me semblait déjà percevoir le murmure des frondaisons et le roucoulement des ramiers sauvages.
Entre temps, je relus tout Shakespeare et je m’attachai particulièrement aux comédies : le Songe d’une nuit d’été, Comme il vous plaira, la Tempête, le Marchand de Venise.
L’œuvre de Shakespeare, c’est aussi une forêt féerique, et très réelle à la fois, où l’on goûte la joie incomparable de rencontrer des personnages qui pleurent, rient, aiment ou haïssent comme le font les hommes que nous coudoyons dans l’existence ; et cependant, ils paraissent appartenir à une humanité supérieure. Le génie shakespearien crée un monde où la fiction nous représente la vérité même.
Pendant mes promenades quotidiennes, au préau, je déclamais maints fragments évocatoires que je savais par cœur et, par là, j’ébahissais les gardiens qui, n’y comprenant rien, se demandaient avec inquiétude si cette poésie récitée avec tant de feu ne contenait pas des allusions subversives. Fallait-il m’imposer silence ou faire un rapport au geôlier en chef ?… Je ris encore à me rappeler leurs mines ahuries.
Un jour, l’un d’entre eux — fort brave homme qui, je ne sais pourquoi, m’avait pris en gré, — s’enhardit jusqu’à me prier de lui répéter un morceau dont je venais de transfigurer l’atmosphère morose du préau. C’était l’adorable dialogue de Lorenzo et de Jessica, au dernier acte du Marchand de Venise. Vous le connaissez, mais, tant pis, j’en mets ci-dessous le passage le plus exquis afin de vous faire plaisir et à moi également :
« Lorenzo : Ma chère âme, allons attendre l’arrivée des messagers… Mais non, ce n’est pas la peine ; pourquoi rentrer ? Ami Stéphano, va, je te prie, annoncer à la maison que votre maîtresse va revenir et fais sortir les musiciens en plein air.
(Sort Stéphano.)
Lorenzo. Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc de gazon !… Viens nous y asseoir, Jessica, et que les accents de la musique glissent à nos oreilles. Le silence et la nuit conviennent aux caresses d’une harmonie suave. Assieds-toi, Jessica. Regarde comme le parquet des cieux est incrusté de brillants disques d’or. Il n’est pas jusqu’au plus petit de ces globes que tu contemples qui, par ses mouvements, ne chante comme un ange, en accord éternel avec la voix des chérubins aux jeunes yeux. Une harmonie vibre en l’âme immortelle, mais tant que ce vêtement de boue, destiné à périr, notre corps l’étouffe de son étoffe grossière, nous ne pouvons l’entendre.
(Entrent les musiciens.)