Lorenzo : Allons, venez éveiller Diane par un hymne ! Que vos modulations les plus souples aillent frapper l’oreille de votre maîtresse. Attirez-la chez elle par la musique !…

Jessica : Je ne suis jamais gaie lorsque j’entends une musique douce.

Lorenzo : Cela vient de ce que vos sens sont absorbés. Remarquez seulement un troupeau sauvage et folâtre, une bande de jeunes étalons indomptés, faisant d’espiègles cabrioles, soufflant et hennissant à grand bruit, emportés par l’ardeur de leur sang. S’il leur arrive d’entendre un bruit de trompettes ou si quelqu’autre musique les rend attentifs, vous les verrez soudain s’arrêter tous et leurs regards farouches prendront une expression timide par le pouvoir pacifiant de la musique. C’est pourquoi les poètes ont figuré Orphée attirant les pierres et les arbres et les flots, car il n’est rien de si stupide, de si dur et de si grossier dont la musique ne puisse, pour un moment, changer la nature… Qui ne porte pas de musique en soi, qui n’est pas ému par un concert de sons harmonieux, celui-là est propre aux trahisons, aux ruses et aux rapines ; les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit et ses penchants noirs comme l’Érèbe. Méfiez-vous d’un tel homme ! — Mais nous, écoutons la musique… »

Quand j’eus fini de réciter le texte admirable, le bon gardien, les larmes aux yeux, s’écria : — Que c’est gentil ! Que c’est gentil !…

C’était bien plus que gentil, c’était sublime. Mais j’admirais la puissance du génie qui venait de bouleverser de la sorte ce simple et cet illettré. Certes, l’humble fonctionnaire avait, lui aussi, « une musique dans l’âme… »

Ah ! comme durant ces quatre semaines les utopies et les colères anarchistes étaient loin de moi ! Peut-être que si ma détention s’était prolongée, je serais complètement revenu à une doctrine moins absurde. Ma captivité me fut quand même bienfaisante : elle élimina, pour un temps, de mon être, le virus libertaire.

Cependant, après ma levée d’écrou, au contact de ceux qui professaient la folle illusion, je retombai peu à peu dans mes errements de la veille. Ce n’est que plus tard que je m’en délivrai d’une façon définitive. Je vais dire comment.


Je tendais de plus en plus à considérer l’Anarchie comme un idéal qui ne pourrait peut-être se réaliser qu’à une époque très lointaine et en passant d’abord par le socialisme, lorsque — en 1898 — la malheureuse impératrice Elisabeth d’Autriche fut poignardée, à Genève, par une brute libertaire du nom de Lucheni.

Comme je l’ai dit, sauf par quelques boutades fortuites, émises avec beaucoup trop de légèreté, je n’avais jamais approuvé les propagandistes par le fait. Ce dernier crime me les fit prendre en horreur et me causa une si violente répulsion pour le parti qui les accueillait que je dis ma façon de penser devant quelques compagnons, dont mon ancien camarade de collège, Milo. Au contraire de moi, celui-ci se montrait de plus en plus enragé ; ses discours devenaient tellement furibonds qu’à l’observer, je le comparais à Marat poussant aux massacres de septembre dans l’Ami du Peuple.