M’entendant réprouver l’assassinat de l’impératrice, il se mit à écumer comme un loup en colère et déclara que je méritais d’être expulsé du groupe avec ignominie.

Je haussai les épaules. — Il ne sera pas besoin de me chasser, répondis-je, je m’en vais de moi-même et je vous notifie que je romps avec vous et avec vos doctrines, d’une façon définitive.

Un autre sentiment encore que le dégoût et la désillusion contribuait à m’ancrer dans la résolution que je venais de prendre. J’avais appris qu’un article de moi où je plaisantais le mariage indissoluble avait eu la plus déplorable influence sur un pauvre déséquilibré, qui s’en était imbu au point de quitter sa femme et ses enfants pour s’enfuir avec une gueuse. L’abandonnée était morte de chagrin. J’avais éprouvé du remords de ma responsabilité partielle dans ce drame de famille et je m’étais juré de me tenir désormais en garde contre les écarts de ma plume.

Sous l’impression de ces incidents, je me repris à étudier sans parti pris les conceptions anarchistes ; je relus les livres où elles étaient présentées avec le plus de précision.

Ma conclusion fut celle que j’ai donnée dans Du diable à Dieu. Comme elle est très nette, je crois bon de la reproduire :

« Qui ne possède point la foi peut se laisser attirer un certain temps par les parties généreuses et les illusions de la doctrine anarchiste. Mais bientôt, on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à s’apercevoir que la société, telle que la souhaitent ces sectaires, ne pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un constant équilibre entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être pareille à une balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau, même si l’on mettait un poids dans l’un d’eux.

« Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie ; mais les hommes, tels qu’ils furent créés, ne peuvent se vouer à la réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres, puisque, ignorant ou refusant la Grâce de Dieu, ils ne recherchent que la satisfaction éperdue de leur cinq sens. »

Au moment de ma rupture avec l’Anarchie, je n’avais pas encore la foi, comme au temps où j’écrivis les lignes précédentes. Mais ma raison, ayant réprimé les romantismes de mon imagination, fut assez forte pour me faire comprendre l’inanité de l’idéal libertaire. Ses prestiges se détachèrent de moi comme les feuilles mortes d’un arbre, à l’automne. Je les laissai se disperser dans l’oubli.

CHAPITRE VIII
CHEZ CLEMENCEAU

Sortant de l’anarchie, je désirai me rendre compte de ce qu’était le socialisme. Je ne le connaissais guère que par des lectures et je voulais étudier les politiciens qui en assumaient en 1899 la direction. Ils ne me charmèrent pas. Comme je l’ai dit ailleurs, « c’étaient, pour la plupart, des pédants issus de l’École de Droit ou de la Normale qui se considéraient comme les futurs propriétaires de la République. Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale ambition — surtout ceux de l’escouade guesdiste — mais les neuf-dixièmes voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme. J’en entendis se gausser entre eux, au sortir des réunions, sur la facilité avec laquelle les prolétaires se prenaient à la glu des promesses de bonheur sans limite qu’ils leur prodiguaient. Je les vis intriguer pour conquérir des emplois d’attachés à des cabinets de ministres. Je surpris de vilaines manœuvres pour évincer des naïfs dont le dévouement avait conquis l’affection des ouvriers. Bref, je les jugeai très vite comme il fallait : Machiavels du ruisseau, médiocrates plus âpres au gain que leurs émules des partis bourgeois qui détenaient alors le pouvoir. »