Leur valeur morale me parut fort au-dessous de celle des théoriciens de l’anarchie ; on n’employait pas encore le terme bourrage de crâne, mais je vous prie de croire que les socialistes pratiquaient déjà largement la chose au détriment du peuple. Quant à leur doctrine, elle aboutissait à la plus pesante des tyrannies, sous prétexte d’organisation de la société. Leur dédain de la littérature et de l’art, quand ils n’ont pour objectif que la recherche de la Beauté ou la reproduction exacte de la comédie humaine, m’offusquait également. Et puis, il y avait parmi eux trop d’agités ne possédant qu’une culture des plus vagues et acquise à coups de manuels : par exemple, le pauvre garçon lunaire qui s’appelle Georges Pioch. Celui-là je ne pouvais le rencontrer sans que l’envie me vînt de lui dédier, à haute voix, ce vers — d’ailleurs fort mauvais — de Victor Hugo :
De la chute de tout je suis la pioche inepte…
La sottise comme la violence de ses propos m’y eussent autorisé. Mais à quoi bon chagriner une aussi inconsistante créature ?
Bref, les socialistes ne me retinrent guère. Je demeurai ami du peuple, enclin, selon des principes erronés, à préparer ce que je nommais « son émancipation ». Mais je me mis tout à fait à l’écart des rhéteurs, disciples de Karl Marx.
Sur ces entrefaites, j’entrai au Rappel, par l’entremise amicale du secrétaire de la rédaction, Jean Destrem. C’était un lettré, d’esprit très fin, et qui, je crois, ne partageait qu’assez peu le radicalisme de la feuille dont il corrigeait les morasses. J’y donnai des chroniques bi-hebdomadaires.
C’était le temps où l’imbroglio-Dreyfus semait la discorde entre les Français, au profit de la juiverie internationale et de l’étranger.
Je ne pris qu’une part minime et tout à fait occasionnelle à ces dissensions. Mes articles traitaient surtout de critique littéraire. Je publiai notamment des études sur l’œuvre du grand écrivain anglais : Rudyard Kipling dont j’admirais et dont j’admire toujours la puissance d’évocation.
C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau.
J’avais publié, dans le Rappel, un article assez étendu sur le livre de Clemenceau : le Grand Pan. Il m’écrivit pour me remercier, puis, à quelque temps de là, me fit dire, par un ami commun, qu’il désirait me voir. Je me rendis aussitôt à cette invitation.
Il occupait déjà ce rez-de-chaussée de la rue Franklin, qui devint si célèbre par la suite. Comme il m’avait fixé rendez-vous le matin, d’assez bonne heure, il était encore au lit quand je fus introduit dans son cabinet de travail. Je dus attendre qu’il se levât, et j’eus le temps d’admirer un bureau de style Louis XV d’un goût exquis, un merveilleux paysage de Claude Monet, don du peintre, et que celui-ci lui avait offert en reconnaissance d’une étude perspicace sur son œuvre. Il y avait aussi des moulages de bas-reliefs d’après l’antique, rapportés d’un voyage en Grèce et, çà et là, de chatoyants bibelots japonais. Une quantité de livres garnissaient une bibliothèque spacieuse. De la fenêtre, on apercevait un petit jardin très fleuri et où, sur une pelouse au gazon bien égalisé, voletaient des pigeons magnifiques que le maître du lieu soignait lui-même.