Ce studio me plut fort, car il me démontrait que j’allais entrer en contact avec un artiste et un lettré et non avec un de ces politiciens ignorants dont pullule la démocratie.
Plutôt qu’un homme d’État, Clemenceau est, en effet, un homme de lettres, nerveux et touché de romantisme, capable de mener à bien un grand dessein, comme il l’a prouvé en devenant le Père la Victoire, peu apte à en poursuivre les conséquences, une fois le péril passé. Il faut adopter sur lui le jugement porté par Maurras : « Clemenceau n’est pas un de ces hommes réfléchis à qui l’on demande d’arbitrer le vrai et le faux. C’est un homme d’impression et de sentiment. Il est de la pâte dont autant et plus que des maîtres et des chefs, la nature aime à pétrir des poètes et des artistes et encore, et bien mieux, des héros nationaux. Son imagination, ses nerfs, les vibrations de son cœur, voilà sa seule muse. Encore faut-il voir que c’est une muse à qualifier de mineure, en ce sens que son œuvre tend à l’action limitée plutôt qu’à la grande conception équilibrée et cohérente. Son organe à penser paraît tenir au cervelet et non au cerveau ; là, il est vrai, quelle vigueur, quelle violence !… »
Au bout de quelques minutes, Clemenceau entra. Comme il ne pontifie pas, la cordialité un peu bourrue de son accueil me mit tout à fait à l’aise. Je ne me rappelle plus les propos que nous avons échangés ; ce dont je me souviens, c’est qu’il me charma par sa façon nette et incisive d’apprécier les gens et les choses.
Comme je prenais congé, il m’engagea vivement à revenir le voir, ajoutant qu’il se proposait de fonder, avec M. Lazare Weiller, un grand journal quotidien où il me confierait la critique littéraire.
Je m’en allai enchanté ; il m’avait conquis comme il en a conquis bien d’autres ; et je puis dire que, dès cette première rencontre, je me sentis tout disposé à le seconder dans toute la mesure de mes moyens. J’ai aussi le droit de mentionner, sans crainte de démenti, que, tant qu’ont duré nos relations, je lui ai donné maintes preuves de mon zèle à lui être utile. Il y eut même une circonstance où mon dévouement lui fut on ne peut plus auxiliateur. Je ne puis la rapporter présentement. Mais je spécifie que cela ne touchait en rien à la politique, que le fait l’honore — et qu’il ne me déshonore pas…
Clemenceau m’employa pour plusieurs démarches relatives à la fondation du journal projeté. De sorte que, durant cette période, je le vis presque tous les jours de très bonne heure et qu’ainsi, l’entretenant tête-à-tête, je pus l’observer à loisir.
Je l’ai dépeint, tel qu’il était en 1900, dans Du Diable à Dieu. Je reproduis un fragment — un peu retouché — de ce portrait qui a, je crois, le mérite de l’exactitude.
« Cet homme possède une puissance de séduction étrange. Il est d’autant plus malaisé de l’expliquer que, dur, sarcastique, parfois injurieux il traite d’ordinaire sans aménité ceux qui l’admirent et qui l’aiment. Peut-être sa mainmise provient-elle, pour un esprit cultivé, de sa forte intelligence, de son goût réel et de sa compréhension des choses de l’art et de la comparaison qu’on est obligé d’établir entre ses qualités de pensée et la sottise du troupeau radical. Puis, comme tous les tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son geste. Il sait pourtant, lorsqu’il le veut, panser, d’un mot aimable, les blessures que font ses coups de boutoir. Enfin, il reconnaît les services qu’on lui rend.
« On distingue également en lui une misanthropie foncière, quelque chose de sombre et d’ardent qui lui fait émettre, dans les moments assez rares où il se livre, des aphorismes désenchantés. C’est un grand mépriseur de l’humanité. De là, des crises de scepticisme et de mélancolie, où son foie malade a certainement part et qui lui inspirent le dégoût de toute chose. Alors il produit les appels au nirvâna comme cette pièce : le Voile du Bonheur, qui révèle, d’une façon assez inattendue, un Clemenceau quasi-bouddhiste… Mais il se reprend bientôt et le combatif acerbe et résolu, possédé d’un orgueil immense, ne tarde pas à reprendre la lutte contre ceux qui le méconnaissent ou s’efforcent de le tenir à l’écart du maniement des affaires politiques… »
Ajoutez que, totalement dépourvu d’instruction religieuse, n’étant même pas baptisé, il témoignait, en toute occasion, d’une impiété agressive contre l’Église. Il croyait aux menées ténébreuses des Jésuites et aux complots du Vatican pour asservir la France à « l’obscurantisme ». Pour lui, les catholiques formaient « la faction romaine ». Il les accusait d’antipatriotisme et jugeait louables les lois de persécution. Bref, quoiqu’il n’ait jamais appartenu à la franc-maçonnerie, il manifestait sur ce point de la religion un état d’esprit digne de Tribulat Bonhomet, vénérable d’une Loge.