Heureusement, la guerre est venue qui modifia ses idées. Il fut obligé d’admettre que les catholiques n’étaient pas des Français inférieurs aux autres, ni les victimes abêties d’une hérédité déplorable. Et c’est ce qui le décida sans doute à faire nommer Foch généralissime des armées alliées, quoique le maréchal soit le frère d’un Jésuite et un chrétien pratiquant.
Je donnerai maintenant quelques-uns des souvenirs que m’ont laissés mes rapports avec Clemenceau. Je dirai ensuite comment je me séparai de lui.
Comme je l’ai rapporté plus haut, outre ma collaboration au Rappel, je fournissais des correspondances à deux journaux belges. Clemenceau usa de ma plume pour y allonger quelques coups de griffe à des adversaires ou même à d’anciens amis dont il estimait avoir à se plaindre.
C’est ainsi qu’un jour où je déjeunais avec lui et l’un de ses fidèles, en cabinet particulier, au restaurant Garnier, vis-à-vis de la gare Saint-Lazare, il se répandit en sarcasmes sur un de ses collaborateurs de jadis à la Justice, Stephen Pichon — mort depuis, si je ne me trompe.
Il nous raconta qu’à l’époque où Constant était ministre de l’Intérieur et où lui-même menait, comme de coutume, une guerre sans merci contre l’opportunisme, le jeune Pichon, qui avait de l’ambition, mal servie par ses capacités — disait Clemenceau, — imagina d’aller trouver en secret le tombeur de Boulanger. Il insinua que, si on lui promettait la préfecture de police, il se chargerait d’adoucir son terrible patron. Constant, roublard, l’enguirlanda de paroles flatteuses sans prendre aucun engagement. Mais le lendemain, rencontrant Clemenceau dans un couloir de la Chambre, il vint à lui, la main tendue et lui dit : — Eh bien, ami, j’ai vu Pichon, hier ; il paraît que tu penses à te rallier au ministère ?
Alors Clemenceau, imitant son accent toulousain : — Non, mon ami, si je te le disais tu ne voudrais pas me croire.
Rien n’était plus divertissant que de voir le Tigre représentant Pichon, représentant Constant avec une verve féroce qui nous fit rire aux larmes.
Je lui demandai la permission de reproduire l’anecdote dans ma plus prochaine correspondance. Il m’y autorisa volontiers.
Quand l’article eut paru, ne voilà-t-il pas que Pichon le lit et croit devoir s’en plaindre dans une lettre pleurnicheuse que Clemenceau me montra en ricanant d’une façon sardonique, comme il sait le faire. Il ne fit d’ailleurs aucune réponse et s’abstint de me désavouer. Je ne sais quelle dent il avait alors contre l’infortuné Pichon. Mais on peut supposer qu’il ne lui conserva pas de rancune puisque, quand il devint Président du Conseil, il lui offrit le ministère des affaires étrangères que le futur ambassadeur en Chine s’empressa d’accepter en délirant de joie.
Une autre fois, les choses faillirent d’abord se gâter et je fus gratiné d’une formidable algarade suivie, d’ailleurs bientôt, d’une absolution goguenarde.