Je me trouvais, un matin, vers neuf heures, chez Clemenceau. Il souffrait du foie — ce qui ne le disposait pas à la mansuétude — et demeurait étendu sur son lit, quoique tout vêtu, et sa calotte noire lui emboîtant le crâne. Je me tenais assis sur l’édredon, contre ses pieds et je l’entretenais du journal, lui rendant compte de diverses démarches entreprises à son instigation. Le teint encore plus jaune que de coutume, les yeux luisants de fièvre, il se montrait fort grincheux et traitait « d’absurde » ou « d’idiot » tout ce que je lui proposais. Je ne m’en émouvais pas beaucoup, m’étant plié dès longtemps aux écarts de son humeur[13].
[13] Le journal ne se fit pas, la combinaison financière sur laquelle il reposait n’ayant pas abouti.
Entre le valet de chambre qui annonce : — M. Mathieu Dreyfus est là, un autre monsieur l’accompagne et ils désirent vous parler.
— Qui est cet autre ? demande Clemenceau.
— Je ne sais pas, monsieur, je ne l’ai jamais vu ici.
— Encore quelque raseur qui vient m’em… bêter, grognonne Clemenceau, dites que j’y vais.
Tout en continuant de pester contre Mathieu et contre les Juifs importuns, il rejette la fourrure qui le couvrait, enfile ses pantoufles, et passe dans le cabinet de travail en me disant : — Je vais les expédier en vitesse ; attendez-moi.
Or c’était environ trois semaines après le procès de Rennes et la grâce octroyée au captif de l’Ile du Diable. Je connaissais Mathieu, l’ayant rencontré, une ou deux fois, rue Franklin. Mais, comme je l’ai dit, m’étant fort peu mêlé à l’affaire Dreyfus, je n’avais échangé avec lui que quelques paroles de politesse.
Soudain la porte s’entr’ouvre. Allongeant la tête dans l’embrasure, Clemenceau me dit à mi-voix : — Si vous voulez voir comment le capitaine Dreyfus a le nez fait, venez… Il est là.
Piqué de curiosité, je m’empresse de le suivre. On me présente ; le rescapé de Rennes me donne une poignée de main molle et humide. Puis je me blottis dans un coin, ouvrant les yeux et les oreilles afin de ne rien perdre de cette entrevue — historique.