Face rosâtre, regards ternes et sans chaleur entre des paupières rougies, Alfred Dreyfus se tenait assis tout raide à l’extrême bord de sa chaise. Il tripotait, de ses doigts blêmes, les bords d’un chapeau melon posé sur ses genoux. Il avait à la fois l’air très embarrassé et très ennuyé : la mine d’un homme qui accomplit une corvée particulièrement désagréable et qui souhaite d’en être quitte le plus tôt possible.

Clemenceau l’examinait sans trop dissimuler sa surprise irritée de cette attitude inconvenante. Mathieu s’en apercevait bien et s’efforçait d’entretenir la conversation qui se traînait, cahin-caha, en des banalités incolores. A chaque instant, il se tournait vers son frère et lui lançait des coups d’œil impatients comme pour l’engager à prendre la parole. Mais l’ex-capitaine, de plus en plus figé, de plus en plus gourmé, n’ouvrait de loin en loin la bouche que pour émettre un oui ou un non, qui sortait avec peine.

Le colloque dura ainsi pendant vingt minutes à peu près, coupé de silences où tout le monde se sentait à la gêne. Mathieu s’énervait visiblement. Quant à Clemenceau, il fronçait le sourcil et, moi qui le connaissais bien, je m’attendais à ce qu’il décochât une de ces boutades cinglantes dont il a le secret.

Peut-être que Mathieu eut le même pressentiment car, renonçant à dégeler son frère, il se leva, d’un mouvement brusque ; Alfred l’imita aussitôt, plus automate que jamais.

Clemenceau les reconduisit jusqu’à la sortie et je suivis, voulant me rendre compte de la façon dont tout cela finirait.

Déjà la porte du vestibule était ouverte, Mathieu, pourpre de colère, dans la rue, quand Alfred, s’adressant à Clemenceau, se décide à prononcer, d’une voix bredouillante, ces mots que je garantis textuels : — Très reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, très reconnaissant…

Cela seul et rien de plus. Puis il tourne le dos et rejoint son frère qui, du trottoir, lui lançait des regards gros d’orage.

La porte refermée, Clemenceau et moi nous nous regardons, passablement étonnés. Puis, d’une même impulsion, nous éclatons de rire.

Clemenceau me demande : — Que pensez-vous du personnage ?

— Hé, dis-je, il m’a donné l’impression d’un caporal qui en voudrait à un civil d’un service rendu par celui-ci.