— Eh bien ! moi, répond Clemenceau, il m’a fait l’effet d’un imbécile, vous m’entendez, d’une fichue bête et pas d’autre chose !…

A la réflexion, ce pourrait bien être là le jugement définitif à porter sur Dreyfus : une fichue bête. S’il a trahi, les Allemands ont pu le duper sans avoir besoin de déployer beaucoup d’astuce. Mais, tout de même, il est navrant que la France ait été bouleversée pendant quatre ans, que les honnêtes gens de tous les partis se soient entre-déchirés à cause de ce fantoche hébraïque.

Six mois plus tard, je rencontrai à la terrasse d’un café de la place Denecourt, à Fontainebleau, Maître Labori, alors député de l’arrondissement et qui fut l’avocat de Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes. Je l’avais connu par Clemenceau et j’avais collaboré à la Grande Revue dont il était le directeur. Personne n’a jamais été plus sympathique que lui, plus franc et plus loyal. J’eus grand plaisir à le revoir.

Il me narra les vilains procédés de la famille Dreyfus. Non seulement elle avait lésiné, d’une manière honteuse, pour le règlement de ses honoraires, mais encore il n’est pas de mauvais tours qu’elle ne lui eût joués par la suite. Il s’en montrait fort chagrin : l’ingratitude de ces Juifs, pour lesquels il avait été victime d’une tentative d’assassinat, lui allait au cœur.

— Eh bien, lui dis-je, si vous m’y autorisez, je vous vengerai par un article où je dirai ce que vous venez de me confier. Au surplus, ce Dreyfus m’est apparu comme un véritable pleutre. Je ne vois pas pourquoi je le ménagerais.

Labori me donna carte blanche et même il spécifia que je pourrais, si je le jugeais à propos, mentionner que je tenais de lui les détails de sa mésaventure.

Je me mis à la besogne sur-le-champ. Afin de corser mon récit, j’y ajoutai la relation de l’entrevue de Dreyfus et de Clemenceau. L’article ne contenait nulle violence de langage, mais je crois qu’il était plutôt percutant. Notez, en passant, que j’avais, cette fois, négligé de demander la permission de Clemenceau.

L’article paraît. Il fait du bruit et est reproduit un peu partout. Comme c’était la coutume à la feuille belge qui l’inséra, je l’avais signé X.X. Mais j’étais tout prêt à en assumer la responsabilité.

Quelques jours passent où je n’entends parler de rien, quand débarque chez moi l’un des secrétaires de Clemenceau qui me dit que « le Patron » me réclame immédiatement et qu’il a l’air furieux contre moi.

Je me doutais bien que l’article en question faisait des siennes ; mais je jouai la surprise et je demandai la raison de cette colère.