— Voici ce qui est arrivé, me dit, chemin faisant, le secrétaire. Avant-hier, Dreyfus est venu à l’improviste chez Clemenceau et, de l’air le plus rogue et le plus embarrassé du monde, il a marmonné des protestations touchant son attitude correcte vis-à-vis du Patron et de Labori. J’étais là et, pas plus que Clemenceau, je ne comprenais goutte à son bafouillage. Comme il s’éternisait en répétant qu’il n’avait rien à se reprocher et que les journaux mentaient, Clemenceau l’a prié, sans aménité, d’aller prendre l’air. Il ne se l’est pas fait dire deux fois.

Mais Clemenceau continuait à se creuser la tête, touchant le motif de cette démarche saugrenue, lorsque Winter[14] lui a apporté un tas de coupures en lui signalant je ne sais quel article reproduit je ne sais combien de fois. C’est après y avoir jeté un regard qu’il s’est mis à vous invectiver et qu’il m’a envoyé à votre recherche. Voilà tout ce que je puis vous dire, ne connaissant rien de plus.

[14] C’était le nom du factotum de Clemenceau.

J’étais fixé. Clemenceau n’ignorait pas que mes articles pour la Belgique étaient signés X.X., puisqu’il s’était servi maintes fois de mon incognito pour taquiner celui-ci ou celui-là. D’autre part, il se rappelait que j’avais été l’unique témoin de l’entrevue avec Dreyfus et son frère.

A peine entré dans le cabinet de travail, Clemenceau fonce sur moi, me traite de « brute » et « d’idiot », et me somme de lui expliquer pourquoi j’ai eu le toupet de publier l’article sans le prévenir.

Là j’étais dans mon tort, mais j’avais eu raison, à mon sens, de relever vertement les façons d’agir de Dreyfus à l’égard de Labori et de Clemenceau.

Très calme, je me contentai donc de répondre : — Les griefs de Labori, dont je n’ai d’ailleurs pas été le seul confident, m’ont paru valoir la peine d’être exposés au public. D’ailleurs, j’avais son autorisation…

Il m’interrompit : — Vous n’aviez pas la mienne !

— Non, c’est vrai, je ne l’avais pas, mais l’occasion était par trop tentante. Vous êtes un maître en journalisme et, par conséquent, vous ne sauriez me blâmer d’avoir utilisé une information aussi intéressante. Je n’éprouve aucun repentir de l’avoir publiée et si vous voulez bien prendre la peine de relire l’article, au lieu de me tarabuster, vous me féliciterez d’avoir dit son fait à ce paltoquet de Dreyfus qui, je le maintiens, s’est conduit avec vous de manière à indigner vos amis… Et de ceux-là j’en suis, vous le savez bien.

Clemenceau ne déteste pas du tout qu’on lui tienne tête quand on est sûr de soi. Sans récriminer davantage, il relut l’article.