— Eh bien, reprit-il en souriant d’un air qui me prouva que le morceau ne lui déplaisait pas, ce n’est pas mal touché. Mais, une autre fois, mille tonnerres, ne faites rien sans m’avertir…

— Je m’y engage, dis-je, en serrant vigoureusement la main qu’il me tendait…


En 1900 et 1901, je rencontrais quelquefois des parlementaires dans les bureaux du Rappel, où ils venaient mendier des réclames, et plus rarement chez Clemenceau. Celui-ci n’étant plus député, n’étant pas encore sénateur, leur semblait négligeable. Ils le jugeaient fini. Ils ne lui donnaient peut-être pas le coup de pied de l’âne, mais, cessant de le craindre, ils perdaient l’habitude de lui braire des flagorneries aux oreilles.

D’ailleurs, Clemenceau lui-même était alors très désabusé, très désorbité et si écœuré par les mauvaises odeurs que dégageait le régime qu’il paraissait souhaiter s’en tenir désormais à l’écart. Trois ou quatre fois il refusa le siège au Sénat qu’on lui offrait. Il fallut une intervention féminine pour le décider à rentrer dans le foyer des pestilences démocratiques.

Les quelques radicaux qui venaient encore le voir de loin en loin ou que j’observais au journal ne firent que me confirmer dans le mépris que j’ai toujours éprouvé pour le suffrage universel. Quel choix de médiocres et d’illettrés ! Je ne les nommerai pas ; ils sont tellement oubliés !

Disons seulement qu’ils avaient le caractère entièrement déformé par le milieu absurde où ils bourdonnaient dans le vide. Voués à de stériles intrigues, ils se pourrissaient les uns les autres, ne gardaient aucun contact réel avec le pays et s’appliquaient surtout à intriguer contre les cinq ou six hommes de valeur qui s’étaient fourvoyés dans leur groupe.

Certains pourtant affichaient des airs d’importance et essayaient même d’imiter les allures cassantes de Clemenceau. Mais ils se faisaient vivement remettre à leur place. Quod licet Jovi non licet bovi.

Non seulement « le patron » les fouaillait, avec sa verve coutumière, mais encore, eux partis, rien n’égalait le dédain selon lequel il commentait leurs pauvres manigances pour la conquête du pouvoir.

Les sentiments qu’il leur gardait, je l’entendis un jour les exprimer au restaurant Garnier où il m’avait invité en compagnie d’un de ses intimes. Celui-ci lui ayant demandé pourquoi il n’avait jamais fait partie d’aucun ministère :