— Mais parce qu’on ne me l’a jamais proposé, répondit-il en riant.
— Et maintenant, à supposer que vous rentriez dans la politique et que vous deveniez Président du Conseil, comment vous comporteriez-vous avec les parlementaires ?
Clemenceau ne dit pas un mot. Mais il étendit le bras au-dessus de la table et, le poing fermé, il fit le geste de donner des tours de vis.
Combien éloquent cet exposé de principe à la muette ! Quel dommage que cet autoritaire, ce dictateur-né soit resté, malgré tout, imbu des préjugés démocratiques qu’il avait sucés avec le lait. Il ne s’en est départi que pendant la guerre, pour le salut de la France. Mais quand vint le moment d’établir la paix, il est retombé dans ses anciens errements ainsi que dans sa partialité bizarre pour l’esprit anglo-saxon.
Que ne s’est-il retiré, après l’armistice, comme il avait d’abord l’intention de le faire ! Ou que n’a-t-il été un Monk ! La victoire n’eût peut-être pas été gâchée et nous ne verrions pas le Boche relever insolemment la tête !…
Au cours de l’entretien, nous fûmes amenés à parler des provinces perdues et alors Clemenceau se manifesta comme un ardent patriote. Je l’ai, d’ailleurs, toujours connu tel. Ses yeux étincelaient d’une flamme magnifique lorsque, dressé tout à coup, il s’écria :
— Ah ! si j’étais, un jour, Président du Conseil, qu’il y eût la guerre avec l’Allemagne et que nous fussions vainqueurs, quelle joie ce me serait de rendre l’Alsace et la Lorraine à la France !…
Empoignés par ce cri si sincère, nous applaudîmes. C’est la seule fois que je l’aie vu se passionner de la sorte, et c’était pour la patrie.
Oui mais, pourquoi lors de son premier ministère, s’appliqua-t-il à diminuer le prestige de l’armée en donnant le pas aux autorités civiles sur les généraux ? Pourquoi choisit-il pour ministre de la guerre Picquard, nullité prétentieuse s’il en fut jamais ?
Hélas ! ce fut encore un méfait de l’esprit de parti. La démocratie, régime de divisions intestines, montra là, une fois de plus, sa malfaisance foncière. Elle gâte jusqu’aux intelligences qui serviraient efficacement notre pays si, au lieu de se gaspiller parmi les factions, elles pouvaient observer une discipline sous l’autorité bien assise, indiscutée du Roi.