Pendant que Sœur Agnès s’acquittait de la commission, je me demandais, assez intrigué, quel puissant intérêt poussait ce prêtre à envahir de la sorte un malade aussi délabré que je l’étais.

Il entre. C’était un homme de petite taille et de complexion plutôt grassouillette. Il pouvait compter cinquante ans. Une physionomie intelligente, un regard vif et toujours en mouvement, une grande facilité de diction.

Après les congratulations que l’on devine, il se présente : l’abbé Lefèvre, directeur de la Croix de seine-et-Marne, résidant à Fontainebleau où il a eu souvent l’occasion de me croiser. Il n’y avait là rien de surprenant, la ville n’étant pas très grande, et tout le monde m’y connaissant. Pour moi, je ne l’avais jamais remarqué, chose aussi fort naturelle puisque, avant ma conversion, je ne prêtais pas la plus légère attention aux ecclésiastiques qu’il m’arrivait de rencontrer dans les rues.

Son préambule expédié, l’abbé Lefèvre entame, sans périphrases, l’objet de sa visite. — Il est un zélé Silloniste ; il pense fermement que l’avenir de l’Église en France et même dans tout l’univers dépend de son adhésion aux idées que propage le Sillon. Il me fait un exposé rapide et assez confus des dites idées. Et enfin, à travers le flux de paroles où il noie ces renseignements, je finis par percevoir qu’il s’est donné la mission de m’enrôler sous la bannière de M. Marc Sangnier, homme incomparable.

J’étais un peu ébahi de la flamme impulsive qui brûlait dans l’âme de l’abbé Lefèvre. Tandis qu’il pérorait, je l’avais étudié. Il me parut réaliser le type de l’abbé Chanut, le prêtre démocrate et moderniste si bien décrit, par M. Paul Bourget, dans l’Étape, roman que j’étais justement en train de relire[15].

[15] Puisque je mentionne l’Étape, je rappelle la haute portée de ce livre et sa véracité touchant les milieux révolutionnaires. De plus, l’esprit catholique l’anime et la thèse d’hérédité qu’il soutient me semble l’exactitude même. J’ai parfois traité assez rudement les livres appartenant à la première manière de Bourget. Mais en ce volume et en d’autres, d’une inspiration identique, je reconnais qu’il s’est montré l’émule de Balzac. Je ne connais pas d’éloge plus significatif.

L’abbé Lefèvre me mangeait des yeux, comme s’il s’attendait à ce que je m’écriasse :

Je vois, je sais, je crois, je suis illuminé…

Je fis un effort pour lui répondre :

— Mon Dieu, M. l’Abbé, dis-je, je vous avoue que je ne connais pas du tout M. Marc Sangnier. Je ne l’ai jamais entendu ni lu. Vous me faites sans doute beaucoup d’honneur en m’exhortant à voler dans ses bras. Vous m’affirmez que c’est un Apôtre. Votre sincérité est évidente. Mais souffrez que je vérifie par moi-même le bien fondé d’une assertion aussi… considérable. Et puis, si j’ai bien compris votre discours, Sangnier incarnerait la démocratie catholique… Or, la démocratie, je viens de m’en évader après l’avoir vue à l’œuvre sous la forme anarchiste, sous la forme socialiste et sous la forme radicale. En outre, j’ai eu le loisir de l’observer chez les disciples opportunistes de feu Gambetta. Le résultat de ces expériences m’a fort désenchanté. Certainement, ayant pris la peine de lire le volume que je viens de publier, vous vous en êtes aperçu. Par suite, je me méfie de tout ce qui porte l’étiquette démocratique. Jusqu’à plus ample informé, permettez-moi donc de me tenir sur la réserve.