L’abbé Lefèvre s’étonna que ses arguments ne m’eussent pas conquis d’emblée. Il allait entamer une nouvelle harangue. Heureusement, survint Sœur Agnès qui, me voyant tout étourdi et tout épuisé par la douche d’éloquence silloniste que je venais de subir, le pria, très poliment mais très nettement, de se retirer.

Il ne s’y résolut qu’à regret. Toutefois, avant de disparaître, il sortit des vastes poches de sa soutane et il étala sur mon lit force brochures et feuilles volantes dont la lecture, m’assura-t-il, m’infuserait les vertus transcendantes du Sillon…


Je lus, et je ne fus pas — infusé. En ce fatras, où un christianisme à tendances protestantes se combinait avec une doctrine sociologique toute parente de l’anarchie, je ne trouvai pas de quoi m’éprendre du Sillon. Et puis quelle phraséologie déplorablement sentimentale !

Ce qui me déplut également ce fut la faveur accordée dans ces écrits, aux pires sophismes nés de la Révolution et la façon par trop oblique et fuligineuse dont on tentait d’y adapter les enseignements de l’Église. En somme, l’individualisme à expression romantique, qui fut le grand péché du XIXe siècle, se cachait là sous des formes doucereuses.

Je fus choqué aussi de la mauvaise foi, peut-être inconsciente mais, en tout cas, fort déplaisante, que les Sillonistes manifestaient dans leurs polémiques. Et il y avait encore chez eux une ignorance de l’histoire — particulièrement de celle de notre pays — qui n’autorisait guère leur prétention à trancher dans le sens de leurs préjugés les questions les plus délicates.

Enfin, ce qui renforça ma répulsion à leur égard, ce fut l’étalage qu’ils faisaient de leurs mérites. Cela touchait au pharisaïsme.

Plus tard, des prêtres aveuglés me dirent : — Mais ces jeunes gens sont des catholiques fervents, ils vont régulièrement à la Messe, ils s’approchent des Sacrements, ils ont de bonnes mœurs, etc.

Je dus leur répondre par cette citation d’un des évêques qui combattirent le Sillon avec le plus de vigueur, Mgr Turinaz : « Dans tout le cours de l’histoire de l’Église, les dissidents qu’elle a dû repousser et condamner ont d’abord accompli ces devoirs et presque tous avec les apparences d’une grande piété. La pratique de la religion ne se borne pas à ces devoirs : on n’est pas vraiment catholique si l’on ne reste pas dans l’unité de la doctrine et de l’ordre établi par Jésus-Christ. » J’ajoutais — Et si cette doctrine et cet ordre on les interprète autrement que ne le fait l’Église par la bouche du Pape infaillible. Or c’était bien par où le Sillon se prouvait hétérodoxe, comme l’a démontré l’Encyclique qui le condamna.

Entre autres papiers à moi remis par l’abbé Lefèvre, il y avait le compte rendu d’un congrès tenu à Chambéry par les Sillonistes. Cela s’intitulait tranquillement : Un nouveau Messie. J’y lus ceci :