« Noël ! A la veille de la grande fête chrétienne, un nouveau Messie est venu en Savoie annoncer à la démocratie le règne de la fraternité humaine et de tous les points de l’horizon, des bergers et des mages, conduits par une étoile invisible, sont accourus afin d’entendre la bonne nouvelle. Ce jeune Apôtre (Marc Sangnier) exerce autour de lui un attrait puissant ; les auditoires les plus divers accueillent sa parole avec une attention quasi-religieuse et les ovations triomphales qui saluent son passage rappellent, dans une certaine mesure, celles du peuple d’Israël acclamant Jésus lors de son entrée à Jérusalem. Rien n’a manqué au messie de la démocratie pour évoquer parmi nous le souvenir de son Divin Maître… »
Ce boniment me plaça dès lors aux antipodes de l’agitateur qui ne désavouait pas un tel rapprochement, où le ridicule s’alliait au sacrilège.
En contre-partie des brochures du Sillon, et afin de me former une opinion complète, je voulus connaître les répliques des adversaires de ce mouvement. Je lus les Erreurs du Sillon par l’abbé Emmanuel Barbier et Le dilemme de Marc Sangnier par Charles Maurras[16].
[16] Les Erreurs furent éditées par Lethielleux, le Dilemme par la Nouvelle librairie nationale. On lira aussi avec intérêt le livre d’Ariès : Le Sillon et le mouvement démocratique (Nouvelle librairie nationale).
Le premier de ces livres réfutait le Sillon avec une parfaite modération de termes et une grande force d’argumentation aux points de vue théologique et social. Le second, aussi contenu dans la forme, le critiquait aux points de vue de la philosophie et de la tradition. Il n’est pas exagéré de dire que c’est un chef-d’œuvre de dialectique et de raison lucide. L’un et l’autre volumes m’aidèrent grandement à me créer la conviction que cette équipée anarcho-religiosâtre ne présentait rien de sérieux. Et lorsque j’eus interrogé quelques Sillonistes et qu’il me fut signifié par eux que « pour être du Sillon, il fallait d’abord croire à sa mission providentielle », je fus fixé d’une façon définitive.
Plusieurs années au delà, me trouvant à Lyon, quelqu’un me présenta à une dame qu’il me fallut classer tout de suite parmi celles que Louis Veuillot désignait sous le nom de matriarches. Sans cesser de se prendre pour une catholique-modèle, lorsque une erreur tentait de s’insinuer au sein de l’Église : sillonisme, américanisme, modernisme, elle n’y allait pas — elle y courait. L’hérésie naissante extirpée, elle se soumettait aussitôt… puis elle recommençait le lendemain.
Ah ! que saint Paul eut raison de formuler la règle : Taceat mulier in Ecclesia !…
Cette personne trépidante raffolait pour lors de M. Sangnier. Comme je marquais peu de chaleur pour cette contrefaçon d’Évangéliste, elle voulut absolument que j’aille l’entendre en une salle de conférences où, de passage à Lyon, il devait parler le lendemain. Elle me certifia que son verbe irrésistible ferait fondre mes glaces et elle me fourra, presque de force, un billet d’entrée dans la main. Quoique certain que l’événement tromperait ses prévisions, pour avoir la paix, je consentis à m’offrir au miracle.
En effet, le soir venu de la prétendue Révélation nouvelle, j’étais assis, en bonne place, non loin de l’estrade ou pérorait l’orateur du Sillon.
Mon impression fut double. D’abord, j’admirai, au point de vue de la phonétique, l’extraordinaire moulin à paroles qui fonctionnait, sans accroc, dans ce gosier infatigable.