Cela ne m’est pas possible. J’ai trop eu lieu d’observer la façon dont les libéraux pactisent avec le régime, anti-chrétien par essence, qui, depuis 1789, marche à l’encontre de la tradition française. J’ai constaté, à trop de reprises, combien ils témoignaient d’hostilité sournoise à tous ceux qui ne partagent pas leur erreur politique et qui réprouvent les alliances auxquelles ils se laissent aller.

Il importe donc que je précise à quel point leurs idées et leurs actes me semblent néfastes.

« Un catholique libéral, a dit très justement M. Paul Bourget, est un catholique qui aime beaucoup les libéraux et très peu les catholiques. Ah ! l’étrange déviation de la conscience ! Elle consiste à servir sous son drapeau en détestant, en critiquant des gens qui servent sous le même drapeau et à réserver toute son admiration et toute sa sympathie pour l’ennemi. » (Le démon de Midi, tome I, page 282).

Rien de plus exact. Je le vérifiai sans retard.

Tout d’abord, qu’on veuille bien se rappeler que je venais d’un milieu où tantôt ouvertement, tantôt dans l’ombre, il est de règle de combattre l’Église et de viser à son abolition en France. Les plus rusés de ses adversaires nouent parfois une entente avec les libéraux, soit parce qu’ils y trouvent un intérêt électoral, soit parce que cette concession facilite des calculs financiers, soit parce qu’elle sert leurs intrigues au Parlement, soit, tout simplement, par machiavélisme et pour susciter la discorde entre catholiques. Le piège est tellement grossier qu’il faut toute la naïveté des libéraux, toute leur hâte de se prouver républicains pour s’y laisser prendre.

Du temps où je marchais sous l’aile griffue de la Révolution, j’avais assisté cent fois à des conciliabules où j’avais entendu les parlementaires anti-cléricaux et leurs acolytes préparer des manœuvres de ce genre. Quand cela réussissait, ils riaient à perdre haleine et se frottaient les mains en s’exclamant : — Quelles poires que ces libéraux, ils nous fournissent eux-mêmes le cordon qui nous permettra de les étrangler en douceur !…

Car, il importe de le souligner, quand ils amadouent de la sorte les libéraux, les fils de Marianne n’abandonnent aucune de leurs préventions contre la religion catholique ; avec elle, point de paix définitive ; tout au plus un armistice ; encore prennent-ils soin de stipuler qu’ils ne l’octroient qu’avec cette réserve que leurs alliés du moment ne demanderont point l’abrogation des lois dites « laïques ». Ils gardent ainsi les moyens de persécuter de nouveau l’Église dès qu’ils le jugeront à propos. Comme on l’a vu aux dernières élections, les libéraux s’empressent de souscrire à cette exigence, tant ils ont à cœur de donner des gages à la démocratie.

Je n’ignore pas que l’Église, quoique chez nous elle ait toujours eu à souffrir des gouvernements d’opinion, a prononcé que la démocratie n’était pas incompatible avec sa mission en ce monde. De fait, il existe dans les Amériques du sud et du nord plusieurs pays à institutions démocratiques qui lui concèdent une liberté suffisante pour qu’elle exerce, sans trop d’entraves, son magistère.

Mais en France — et nous n’avons ici à nous occuper que de la France — la démocratie ne cesse d’être foncièrement anti-catholique. Républicaine, elle n’a qu’un objectif : ravir des âmes à l’Église en l’éliminant le plus possible de la vie sociale. Césarienne : Napoléon Ier essaie d’en faire un instrument de son despotisme ; Napoléon III la livre à ses ennemis dès que les rêveries du Maître ont besoin de cette trahison pour prendre corps.

Or quand, pour les motifs que je viens d’exposer, la République feignit jadis d’accueillir « les ralliés », quand, comme aujourd’hui, elle joue la comédie d’une certaine tolérance, soyez sûrs qu’elle tient toujours les libéraux pour des espèces de « parents pauvres » à l’égard de qui la méfiance reste indiquée ou pour des tard-venus qu’on fait asseoir, avec mauvaise grâce, au bas-bout de la table, à qui l’on permet, en rechignant, de manger les restes et qu’on jetterait dehors s’ils risquaient la plus timide des réclamations.