— Tu vas chercher un médecin ?

— Oui… C’est-à-dire, je ne sais pas… Laisse-moi sortir.

Charles était déjà sur le seuil de la porte.

Mais il rentra brusquement, comme frappé d’une idée soudaine. Il alla jusqu’à la console, prit la bombe et la mit dans la poche de son veston.

Dehors, il la retira pour l’examiner à la lueur d’un réverbère. Pleine d’une poudre verdâtre, elle n’était pas amorcée. Il la considéra quelques instants comme s’il hésitait sur ce qu’il devait en faire.

— Impossible qu’elle éclate, murmura-t-il. Alors, se penchant sur une bouche d’égout, qui s’ouvrait en contre-bas du trottoir, il y jeta l’engin et s’éloigna d’un pas rapide.

CHAPITRE VII

L’homme vers qui Charles se hâtait s’appelait Robert Abry. Du même âge tous deux, ils s’étaient connus au lycée et, depuis la fin de leurs études, ils avaient conservé des relations amicales quoique le second n’eût jamais subi l’aberration révolutionnaire où le premier s’égara.

En effet, Abry avait été élevé selon la foi par un père et une mère profondément catholiques. Il comptait à peine dix-sept ans lorsqu’il les perdit. Aucun parent ne lui restait et, comme il ne possédait nulle fortune, il aurait connu la misère si un bon prêtre, son confesseur, ne lui avait procuré un emploi de secrétaire d’un patronage fort peu rétribué mais dont, vu la modicité de ses besoins, il s’accommodait pour vivre. D’ailleurs même eût-il gagné des sommes notables qu’il les aurait destinées à secourir les pauvres, car il n’ignorait pas qu’un coffre-fort bien garni entrave fatalement l’âme dans son essor vers En-Haut.

Réduisant donc sa dépense au plus strict nécessaire, se privant à l’occasion, il goûtait une joie très pure à donner tout ce qu’il épargnait sur ses minces appointements. En dehors du temps que lui prenaient ses fonctions, il remplissait avec exactitude ses devoirs religieux, pratiquait l’oraison mentale à Saint-Sulpice et à Notre-Dame-des-Victoires, ou, s’il restait chez lui, se nourrissait l’esprit de livres supersubstantiels, par exemple l’Imitation et les œuvres de Sainte-Thérèse. Ce mode d’existence lui était si naturel qu’on l’aurait beaucoup étonné en lui disant qu’il formait une exception dans un monde où les affriandés qui recueillent, d’une main dévotieuse, le crottin d’or semé par les attelages de la Finance, coudoient les insensés qui se figurent servir la cause de la civilisation en cultivant les mœurs porcines d’une société pour laquelle renifler l’odeur des plus gras détritus et réjouir ses instincts constitue le suprême idéal.