Abry était de ces simples dont il est dit, dans l’Évangile, que le Royaume des Cieux leur appartient. Mais sa candeur s’alliait au bon sens que développent, dans une âme droite, l’observation, sans forfanterie, des commandements de Dieu et de l’Église et l’habitude de la vie intérieure.
La prière et la contemplation des choses éternelles lui méritaient une limpidité de jugement qui se manifestait autant par l’exemple que par le conseil. C’est pourquoi même des orgueilleux, enclins à taxer d’enfantillage son catholicisme, aimaient à prendre ses avis.
Il en allait ainsi de Charles. A maintes reprises, il avait trouvé du réconfort auprès de ce méditatif dont le caractère différait tant du sien. Sans s’ouvrir tout à fait, il lui avait laissé entrevoir quelques-unes des plaies dont il souffrait. Mais il gardait le silence sur les idées meurtrières qui s’étaient installées au plus sombre de son orgueil. Néanmoins, si incomplètes qu’eussent été ses confidences, elles révélaient une âme tellement malheureuse, un cœur si solitaire qu’Abry en avait frémi de pitié. Il avait su trouver les paroles qu’il fallait pour consoler un peu Charles. Celui-ci se cabrait à la seule pensée de se tourner vers Dieu. Cependant Abry était parvenu à lui faire concevoir, à certains moments de détresse totale, que peut-être, par delà cet univers de ténèbres et de désespoir où il se débattait, régnaient les splendeurs d’une aurore de mansuétude et de pardon. — Par suite, il était assez logique que Charles, frappé de la coïncidence entre les propos mystérieux balbutiés par Chériat et ce qu’il savait des convictions de Robert, eût recours à ce dernier dans un cas où sa propre expérience ne lui fournissait qu’incertitudes et sourdes terreurs.
Mais il faut bien spécifier qu’en agissant de la sorte, il demeurait sur la défensive en ce qui concernait son désarroi personnel, étant trop endurci d’orgueil, trop imbu de son droit à détruire pour soupçonner l’horreur du crime où l’Esprit de malice le poussait…
La rue d’Ulm, où Robert Abry occupait deux chambres, n’est guère éloignée de la place Médicis. Tout en parcourant cette brève distance, Charles s’étonnait des mouvements contradictoires qui lui désordonnaient l’âme une fois de plus.
— C’est bizarre, se dit-il, quand je suis sorti de chez mon père, j’étais décidé à jeter la bombe car je ne puis plus tolérer mon inertie parmi les brigandages et les mensonges dont il s’est fait l’apologiste. Comment donc, M. Mandrillat ne croit pouvoir mieux compléter l’éducation républicaine de son fils qu’en lui proposant de moucharder au profit des radicaux… Après cet outrage, j’hésiterais à frapper ?… Mais qui frapper ?… Ah ! je ne sais pas, mais c’eût été à coup sûr quelqu’un des maîtres de l’heure présente. Je voyais déjà la chose comme faite et je préparais les discours de mépris que je cracherais à la face des cabotins sinistres chargés par les gens du pouvoir de jouer cette comédie scélérate, qu’ils appellent — par dérision sans doute — la justice. Puis quand je fus auprès de ce malheureux Chériat, surtout lorsque je l’entendis proférer ses invocations superstitieuses, je me suis senti tout faible et tout hésitant — j’ai dû me débarrasser de la bombe. Pourquoi cette lâcheté ? Et pourquoi aussi vais-je chez ce brave Robert, comme s’il pouvait m’être auxiliateur dans la crise que je traverse ? Lui, un catholique voué aux chimères enfantines dont les prêtres lui gavent l’intelligence, il est absurde de supposer qu’il me comprendra. Et pourtant chaque fois que je cause avec lui, la flamme obscure qui me consume s’apaise, la haine de tout et de tous qui me ronge fait trêve. D’où lui vient cette influence ?… Ah ! je sais, c’est qu’il est bon. Et qui donc, sauf lui, me témoigna de la bonté ? D’un autre côté, je trouve humiliant de ne pas me suffire à moi-même, moi qui m’étais juré de tenir quiconque à l’écart du surhumain que j’envie de créer en moi. Ce n’était pas la peine de prendre pour règle de conduite le précepte d’Ibsen : « L’homme le plus libre est celui qui est le plus seul. » Allons, je ne suis pas près de réaliser ce héros…
Ce monologue fiévreux le mena jusqu’à la porte d’Abry. Comme il sonnait, il se demanda encore :
— Lui parlerai-je de la bombe ? Oh ! non, car j’en fabriquerai peut-être une autre et je veux garder secret le coin de mon âme où germe la plus équitable des vengeances. Je lui demanderai seulement de venir voir Chériat.
Robert vint ouvrir. Il n’eut besoin que d’un coup d’œil pour remarquer l’agitation de Charles. Aussitôt il s’empressa, devinant, à démêler l’angoisse qui lui contractait le visage, que des peines insolites bourrelaient le jeune homme.
— Que t’arrive-t-il donc, s’écria-t-il, jamais je ne t’ai vu pareillement bouleversé ! Dis-moi vite si je puis faire quelque chose pour toi.