— Je le sais, répondit Charles qui s’attendrissait, mais si je te confie mes peines, je crains que tu ne te mettes à me réciter ton catéchisme ou ton Évangile ou tout autre de tes bouquins ascétiques… Or, j’ai besoin, comprends-tu, de paroles vivantes et non de textes arides.

— Ah ! très cher, tu ignores — et ce n’est pas de ta faute — que les plus vivantes des paroles sont contenues dans cet Évangile que tu redoutes… Mais, poursuivit Robert avec un rire amical, rassure-toi, je ne t’alléguerai aucun de mes bouquins, comme tu dis. Nous causerons de cœur à cœur et puissé-je panser tes blessures.

Charles ne savait de quelle façon commencer. Une impulsion irrésistible venait de lui faire crier sa souffrance. Pourtant, quoiqu’il il y eût là une affection toute fervente qui ne demandait qu’à se manifester, il hésitait de nouveau. Ses incertitudes recommençaient à le lanciner. Il voulait étaler sa détresse. Et d’autre part, son orgueil lui insinuait qu’il était plus viril de celer en lui, comme un cercueil sous la pierre d’une tombe, les songeries funèbres où il s’était perdu. Puis il redoutait d’aller trop loin dans ses confidences et, à aucun prix, il n’entendait révéler à Robert le dénouement lugubre qu’il méditait de donner à la tragédie dont il était le théâtre.

Le biais qu’il prit pour solliciter un conseil, sans s’ouvrir tout à fait, fut le suivant.

— Pourquoi donc, demanda-t-il, es-tu si calme et sembles-tu si heureux ? Tu es pauvre, seul dans l’existence et tu n’as jamais connu ces joies sensuelles qui procurent, à ce que certains prétendent, l’oubli de ce monde stupide où, sous le nom d’hommes, se démènent tant de bêtes cauteleuses ou féroces. Faut-il t’envier ou te plaindre ?

Es-tu un privilégié dont l’intelligence plane tellement au-dessus des cloaques où barbotent nos contemporains que leurs cris de rage et leurs grognements de volupté n’arrivent pas jusqu’à lui ? Es-tu un incomplet de qui la foi émoussa définitivement les sensations ?

Robert fut d’abord un peu dérouté par ces questions. Mais il comprit vite que si Charles les lui posait, c’était parce qu’il ne pouvait concevoir la sérénité d’un chrétien, et surtout parce que, sans qu’il se l’avouât, son âme fiévreuse cherchait un refuge où déposer ses inquiétudes.

La réponse était aisée à faire.

— Comme toi, comme tous, dit le catholique, je suis fils de la chute et je porte le fardeau du péché originel. Comme toi, comme tous, je suis tenté constamment et je céderais à mes passions si je n’avais appris à me vaincre.

— Mais, reprit âprement Charles, ce que tu nommes tes passions, ce sont tes penchants les plus irrésistibles. Tu les dois à la nature : en les combattant, c’est elle que, par une aberration puérile, tu tentes d’abolir.