Renonçant donc aux longues palabres, il s’est composé une attitude de penseur taciturne, ne lâche plus, en séance, dans les couloirs ou dans les bureaux, que de creuses maximes empruntées aux articles de fond des feuilles radicales et a fini par donner à la plupart de ses collègues, aussi nuls que lui, l’impression d’une capacité qui se réserve.

D’autre part, il a réussi à caser des membres de sa famille dans toutes les sinécures que la République prodigue à ses rongeurs les mieux endentés.

Il y a des Sauriens, fils, neveux, filleuls, cousins au trente-neuvième degré, assis sur les ronds-de-cuir de tous les ministères, et non pas comme gratte-papiers infimes, mais comme chefs de division ou secrétaires particuliers. Des Sauriens maîtrisent les requêtes, ouvrent leurs conduits auditifs au Conseil d’État. Des Sauriens dorment debout à la Cour des Comptes. Des Sauriens culminent dans les Tabacs. Des Sauriens déploient des parasols tricolores chez les Annamites et les Malgaches. Des Sauriens drainent les porte-monnaie des contribuables, au profit du Trésor, en Bretagne et en Lorraine, en Provence et en Picardie. Des Sauriens plastronnent, sous des feuillages d’argent, en des préfectures comparables, pour les mœurs paisibles de leur population, à des champignonnières.

Étayé par cette clientèle, qui chante ses mérites sur le mode majeur, le chef de la tribu a formé le parti radical-restrictif où sont entrés, avec enthousiasme, ces mous, ces muets, ces icoglans et ces eunuques qui béent sur les banquettes gauches de la Chambre, entre les grands braillards du socialisme et les solennels farceurs du Centre.

Par ainsi, Saurien était devenu quelque chose faute de pouvoir devenir quelqu’un. La bêtise propre aux parlementaires lui avait conféré de l’influence de sorte que les cinq ou six malins qui mènent la députasserie à la glandée étaient obligés de compter avec lui. Lors des crises ministérielles, c’est lui d’abord que l’on consultait, ses grognements sibyllins étant tenus pour des oracles. Même, à plusieurs reprises, Marianne l’avait chaussé, en guise de savate — le temps de se commander des brodequins plus décisifs. Ce qui signifie qu’il lui arriva de présider le conseil des ministres. Bien entendu l’on se hâtait de le remplacer dès qu’on avait soudoyé quelque banquiste moins borné.

Trente ans avaient coulé depuis que Saurien bedonnait et bredouillait dans les assemblées. Fidèle, parce que sursaturé de faveurs, son comité lui façonnait des réélections triomphales — manœuvre du reste aisée car on lui avait seriné, une fois pour toutes, un discours élastique dont, par accoutumance, il crachotait, sans trop de peine, les périodes, les jours où il sollicitait le renouvellement de son mandat. Cette harangue, corroborée par des palmes académiques, des pièces de cent sous et des futailles mises en vidange au moment propice, lui maintenait une de ces majorités imposantes que le suffrage universel réserve aux nullités dont il fait ses délices.

Mais voici qu’un incident se produisit qui menaçait d’entraver la carrière si glorieusement négative, de Saurien.

Les Chambres avaient soudain découvert qu’on ne payait pas assez les services qu’elles rendent à la France, en lui fournissant l’illusion d’être gouvernée. Elles estimaient qu’un sénateur et un député ne peuvent vivre à moins de quinze mille francs par an. Car enfin, il s’agit de raisonner équitablement : bourdonner dans le vide, sommeiller au Palais-Bourbon ou au Luxembourg, tenir un bureau de placement à l’usage des électeurs, encourager l’art en chatouillant les figurantes des petits théâtres, en se faisant dindonner par le corps de ballet de l’Opéra ou par les ingénues sexagénaires de la Comédie, ce sont là des occupations qui exigent de la dépense. Et puis tout augmente : les denrées et le tarif des bulletins de vote. Qu’est-ce que deux louis quotidiens ? A peine le strict nécessaire pour ces hommes dévoués qui, par amour du bien public, consument leurs forces à élargir l’assiette de l’impôt. Et notez que, moyennant une somme aussi minime, ces patriotes et ces humanitaires s’engageaient à : 1o Traquer et dévaliser sans merci les catholiques et leurs prêtres. 2o Combler l’armée de poudres inoffensives et la marine de charbons incombustibles. 3o Taxer, comme objets de luxe, les savons et les serviettes-éponges. 4o Héberger, avec faste, le prince de Balkanie et les envoyés de la République-sœur de Caracas. 5o Renouveler le trousseau de maintes Aspasies nettement gouvernementales. 6o Assurer aux anciens Présidents de la République, aux parlementaires dégommés, à leurs femmes de ménage et aux hoirs d’icelles des pensions et des retraites. 7o Sous couleur de finances, faire prendre au populaire les vessies juives pour des lanternes magiques.

Ces travaux et d’autres encore, tels que la transmutation des lingots de la Banque en papiers russes, valaient bien quinze mille francs annuels.

Les Chambres en jugèrent ainsi de sorte que l’augmentation fut votée, parmi des clameurs d’allégresse, en une seule séance qui dura tout juste dix minutes.