Quelques députés esquissèrent bien une vague protestation. Mais les hurlements faméliques de l’Extrême-Gauche leur coupèrent la parole. L’un d’eux qui, par surcroît, portait, sans rougir, ce signe d’infamie : le catholicisme, déclara qu’il distribuerait le surplus de son indemnité aux pauvres de son arrondissement. Il fut hué, traité de « vache » et de « sagouin » par les lieutenants du citoyen Jaurès, rappelé à l’ordre par Brisson, président austère. On parla même de le chasser de ce temple de la vertu qu’on appelle la Chambre ; une si impudente sollicitude à l’égard des meurt-de-faim, devant être qualifiée de tentative de corruption électorale.

Les quinze mille francs acquis, une ère de prospérité allait à coup sûr commencer pour la France. — Mais, détail incompréhensible, un certain nombre d’électeurs en jugèrent différemment et, entre autres, ceux de Saurien.

L’éminente nullité s’était transvasée dans sa circonscription, soi-disant aux fins de rendre compte de son mandat. La parade avait lieu comme ceci : cependant que Saurien se pavanait, sur des tréteaux garnis d’andrinople, parmi les délégués des Loges et les membres de son comité, l’un de ses acolytes lisait un papier où il était affirmé que le radicalisme ne cessait de servir le progrès en promulguant, que, demain, sans faute, on mettrait à l’étude les réformes propres à garantir honneurs et profits aux citoyens qui se montreraient athées intrépides, pacifistes irréductibles et propriétaires féroces. D’habitude, la séance se terminait par des acclamations à la gloire du représentant et par un ordre du jour dithyrambique où ses électeurs lui renouvelaient leur confiance. Cette fois, il n’en alla pas de même. Dès le prologue de la pasquinade, la salle retentit d’apostrophes incongrues et de cris d’animaux. Le porte-paroles de Saurien ne parvint pas à se faire entendre. Des gens aux poings brandis se dirigèrent vers l’estrade, avec de telles invectives à la bouche, que le député, pris de panique, se leva pour se dérober à la rude accolade dont on le menaçait. Il gagna la porte sous une grêle de tomates, de poires blettes et d’œufs gâtés et il s’enfuit poursuivi par cette clameur grosse de catastrophes : « A bas les quinze mille ! »

Il fallut bien se rendre à la désolante évidence que l’augmentation manquait de popularité. Le comité dut avouer à Saurien que sa réélection serait fort compromise s’il n’inventait quelque biais pour revenir sur cette première des grandes réformes annoncées.

D’autant qu’un misérable médecin de campagne battait le pays en se déclarant socialiste et versait sur le feu des indignations l’huile de son éloquence anti-saurienne.

Il y avait là l’indice d’une candidature rivale.

De retour à Paris, Saurien s’empressa de provoquer une réunion des radicaux-restrictifs. Il leur exposa ses déboires, abonda en pronostics défavorables sur les prochaines élections, invoqua l’intérêt supérieur de la République et insinua qu’il serait peut-être prudent de revenir aux neuf mille francs périmés. Stimulé par le danger, il réussit presque à prononcer trois phrases de suite.

Mais ses suggestions furent on ne peut plus mal accueillies. Des rugissements, auprès de quoi les cris de ses électeurs n’étaient que rossignolades et soupirs de flûte, ébranlèrent le plafond. Saurien plia sous l’orage.

Sommé de disparaître, il donna sa démission de président du groupe et s’éclipsa tandis que ses Collègues juraient de mourir plutôt que d’abandonner leur butin. On flétrit Saurien dans un manifeste où, par surcroît, il était expliqué au peuple que subsister dans la capitale est impossible à qui ne se trouve point en mesure d’égrener quinze mille francs le long des 365 jours de l’année.

Ainsi roulé dans la crotte, ahuri et navré, Saurien se demanda que faire. Il songea un instant à quitter la vie politique. Mais, instruite de cette velléité, la tribu saurienne se leva comme un seul homme, et lui représenta que s’il se dérobait, tous ses suivants seraient extirpés, comme des molaires pourries, des sinécures où ils avaient pris racine. Or il se devait à sa famille, et à sa clientèle.