Alors Saurien se résolut à solliciter Legranpan.

Un matin de janvier, vers midi, celui-ci le reçut dans son cabinet de la Place Beauvau. Saurien, les yeux embrumés de larmes et la voix chevrotante, étala sa déconfiture. Et Legranpan s’amusait fort, à part soi, à constater l’effondrement de ce cube de sottise qui, jadis, au temps où lui-même gisait écrasé sous les ruines du Panama, s’était montré l’un des plus ardents à jouer les Aliborons vertueux et à s’écarter de lui comme s’il eût propagé la peste. Puis, parmi les impersonnalités visqueuses qui obstruent les conduits du pouvoir, Saurien avait été l’une des plus collantes. Legranpan se disait qu’à cette heure, un vigoureux coup de pompe suffirait à le précipiter pour jamais dans les abîmes méphitiques d’où il n’aurait jamais dû sortir.

Comme l’ex-cacique des radicaux-restrictifs s’appesantissait en lourdes plaintes sur l’ingratitude de ses collègues et de ses électeurs, le ministre l’interrompit :

— Oui, n’est-ce pas, dit-il, c’est dur de se voir charrier à la poubelle par des imbéciles qui vous encensaient la veille ?… Je connais ce revers. Vous vous rappelez, autrefois, quand on me pourchassait comme malpropre, il y en eut qui se lavèrent les mains et me vidèrent leur cuvette sur la tête.

Saurien fit semblant de ne pas comprendre l’allusion. Il essaya de prendre la pose d’un Coriolan pour s’écrier :

— Puisque la France méconnaît mon dévouement, je veux la fuir. Donnez-moi une ambassade. Je suis bien vieux, bien fatigué, mais si je meurs à l’étranger, du moins ce sera en servant la République.

— Sublime, ricana Legranpan. Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os. Le mot est historique. Mais si je vous envoyais à Pétersbourg ou à Vienne et que vous décédiez, qu’est-ce que les Russes ou les Autrichiens pourraient faire de votre squelette, je vous le demande ?… Des manches à couteau, et encore ! D’autre part, vous n’êtes pas fichu de mener une négociation ni même d’appliquer de la pommade sur une caboche impériale, un jour de cérémonie officielle.

Saurien était trop liquéfié par sa mésaventure pour s’offenser de ces railleries. Il se contenta de répondre humblement :

— Mon expérience de la vie publique, à Paris et en province, me permet de croire que je saurais me tirer d’affaire ailleurs. Essayez-moi.

— Hum, reprit Legranpan, c’est chanceux. Parce que vous avez reçu des légumes à la figure en Loire et Garonne, vous vous imaginez que diplomate rime nécessairement avec tomate. En poésie, c’est vrai ; en politique étrangère ce l’est moins… Enfin, je verrai. Je vous confierai, sans doute, pour commencer, une mission temporaire.