— Et laquelle ?

— Eh ! je ne sais pas moi ! Je réfléchirai. Ou plutôt si, je sais : vous irez étudier les progrès de la culture maraîchère en Australie. Vous pourrez emporter, comme objets de comparaison, quelques-uns des produits dont vos électeurs vous ont gratifié…

Saurien n’obtint que ces cruelles goguenardises. Il se retira en gémissant et sentit redoubler son désespoir lorsque, dans l’antichambre, il remarqua que divers politiciens qui, hier encore, multipliaient les courbettes autour de M. le président du groupe des radicaux-restrictifs, feignaient aujourd’hui de se plonger dans des conversations passionnantes pour ne point paraître l’apercevoir. Combien de fois il avait de même esquivé le contact des vaincus de la tripoterie parlementaire ! Trop bourrelé pour s’en souvenir, il s’éloigna le front bas. Ce dernier trait lui avait percé le cœur.

Resté seul, ce vieux gamin pervers de Legranpan fit un geste de débarras qui s’acheva presque en un pied de nez à l’adresse de Saurien. Mais tout de suite son visage se rembrunit car des soucis plus sérieux que celui de repêcher cette épave le harcelaient.

Depuis plusieurs mois, pour servir les intérêts de la Banque juive, la France avait commencé la conquête du Maroc. Des troupes avaient été débarquées sur deux points de la côte et les instructions données à leurs chefs étaient telles qu’ils ne savaient s’il leur fallait pénétrer dans l’intérieur ou se borner à repousser les attaques de Maugrabins. Au vrai, l’objectif visé par la finance consistait en ceci : pousser des pointes sur les villages situés à une vingtaine de kilomètres du littoral, puis se replier dans les ports de façon à produire, en Bourse, des hausses et des baisses, d’après ce va-et-vient burlesque. La cote montait et descendait, tour à tour, selon les dépêches envoyées d’Afrique. Et ce jeu de piston, ruinant divers gogos, enrichissait, par contre-coup, les agioteurs sémites mis dans le secret de la farce.

Legranpan avait observé la consigne que ses patrons d’Israël lui avaient prescrite. Tous les ordres signifiés aux généraux qui assumaient la charge de l’exécuter se résumaient en deux phrases :

— Avancer en reculant. Reculer en avançant.

Mais voici qu’entraîné à la poursuite d’une mehalla, l’un de ces stratèges venait de se permettre d’enlever une ville sise un peu plus loin que les cinq lieues fatidiques. Il en résulta une fluctuation du baromètre boursicotier dont nos Shylock nationaux n’avaient point prévu les effets. Ils en témoignèrent de l’humeur à Legranpan. D’autre part, l’Allemagne, qui n’entendait point que la France fît un pas sans son assentiment, criait à la violation de l’acte d’Algésiras. Le kaiser Wilhelm crispa sa main sur le pommeau de son sabre et déclara qu’il allait faire aiguiser cette arme redoutable.

Sur quoi, un certain Bécasseau, tripatouilleur des affaires étrangères dans l’équipe qui avait précédé Legranpan et sa bande au pouvoir, jugea l’occasion propice d’opérer une rentrée sensationnelle en affirmant à la Chambre que la France était assez forte pour affronter les menaces teutonnes et les rodomontades du Hohenzollern.

Quels qu’en fussent les dessous, cet accès de dignité réjouit tous les cœurs généreux, tous ceux qui ne se consolent pas de voir une poignée de voleurs cosmopolites maintenir la patrie en posture d’humble servante devant les Barbares d’Outre-Rhin.