Mais la seule apparence d’un conflit avec l’Allemagne terrifiait les parlementaires. Ils se rendaient compte que le jour où le pays reprendrait conscience de lui-même, c’en serait fini pour eux des festins et des godailles. Ils n’admettaient pas que la table, où ils se chafriolaient depuis tant d’années, fût desservie sous prétexte de revanche. Parce qu’un Bécasseau se permettait de souffler du clairon, faudrait-il plier serviette avant d’avoir torché les plats jusqu’à l’émail ?

— Plutôt que d’en courir le risque, ils résolurent de s’aplatir sous l’arrogance prussienne.

C’est pourquoi une interpellation fut aussitôt concertée entre les différents groupes de gauche. Les espions que Legranpan soudoyait à la Chambre l’avertirent que si, dans sa réponse à Bécasseau, il se permettait la plus mince velléité d’indépendance vis-à-vis du Kaiser, sa chute était inévitable. Ainsi continuait la trahison permanente dont la France est la victime depuis Gambetta.

Songeant à ces choses, Legranpan retouchait le discours qu’il ferait réciter, cette après-midi, par son commis actuel aux affaires étrangères : le sieur Canichon. Il s’appliquait à tourner des phrases rassurantes pour la pleutrerie des Gauchards, favorables aux opérations d’Israël et soumises à l’égard de l’Allemagne.

Cette sale besogne lui pesait. Bien qu’il fût presqu’aussi dénué de patriotisme qu’un Jaurès, quoique sa misanthropie s’accommodât d’émouvoir, une fois de plus, dans l’âme des Juifs et des parlementaires les sentiments les plus bas : égoïsme, lâcheté, avarice, un vieux restant de sang français bouillonnait dans ses veines à la pensée qu’il fallait se mettre à genoux parce que Guillaume fronçait le sourcil.

Comme il arrivait souvent à cet autoritaire dévoyé dans l’intrigue, la face pâle et souveraine de Bonaparte lui apparut. Il rêva de 18 brumaire. L’illusion fut si forte qu’il lui semblait entendre les grenadiers de Lefèvre faire sonner les crosses de leurs fusils sur le parquet de cette Chambre servile.

Mais la réalité le ressaisit bien vite. A quelles vaines rêveries perdait-il son temps ! N’était-il pas le prisonnier des Juifs, enlisé jusqu’au menton dans le bourbier radical ? Il devait obéir — quitte à se venger, comme de coutume, en faisant le plus de mal possible à ses complices et à ses adversaires.

D’autres préoccupations vinrent à la rescousse. L’épais Deurière, qui présidait pour lors aux pirateries fédérées sous le nom de République, ouvrait des sapes sous les pieds de Legranpan. Cet individu, d’une sottise presqu’aussi compacte que celle de Saurien, ne pardonnait pas au ministre les sarcasmes méprisants que celui-ci lui dardait en plein lard, chaque fois que le conseil se réunissait à l’Élysée.

Des rapports sûrs dénonçaient Deurière comme poussant, à la sourdine, maints députés de son entourage contre l’impitoyable railleur. Qui sait si, au cours de la prochaine séance, ces amis de l’Exécutif ne réussiraient pas à coaliser toutes les haines que Legranpan avait suscitées ? Il ne perdait pas de vue que les neuf-dixièmes de sa majorité se constituaient de pauvres cervelles envieuses qui, imbues d’esprit démocratique, ne pardonnaient à leur chef ni la supériorité de son intelligence ni sa façon de leur jeter, comme des bribes de côtelettes à des chiens, les lambeaux du budget.

Il se demanda ensuite si, dans le cas d’un assaut donné au ministère, ses collègues le soutiendraient. Ils étaient, à peu près tous, ses créatures ; lui, les tenait par cent histoires louches et il les menait comme les trafiquants en caoutchouc mènent leurs nègres.