Aussi s’attendait-il de leur part à toutes les trahisons.

Il les passa mentalement en revue.

Il y avait le Canichon déjà nommé. Un ex-ambassadeur à Pékin, célèbre pour sa couardise. Il s’était, en effet, caché dans une cave pendant tout le temps qu’avait duré le siège des Légations par les Boxers. Ignorant les plus simples rudiments de la politique étrangère, il aurait donné, avec empressement, dans les pièges tendus par les roués de la Chancellerie allemande et du Foreign-Office, si Legranpan ne l’avait tenu en lisières et ne lui avait soufflé ses moindres propos.

A la Justice, Périclès Briais, anarchiste repenti, ruffian issu des ruisseaux de Nantes et d’autant plus désigné pour fausser les balances de la triste Thémis qu’il possédait un casier judiciaire où la police correctionnelle avait laissé sa trace. Il avait débuté par le portefeuille de l’Instruction publique et des Cultes. C’est lui qui, flanqué d’Hébreux retors, organisa, sous prétexte de Séparation, le vol des biens congréganistes, dirigea l’hallali du clergé catholique et entama, d’une pioche hypocrite, les fondations de l’Église de France.

L’antique basochien, qui frelatait les sceaux avant Briais, étant mort subitement, Legranpan estima que nul ne saurait épurer la magistrature comme cette fleur des égouts ponantais. Il s’agissait, du reste, de casser aux gages quelques juges qui s’étaient permis de montrer un semblant d’équité dans l’affaire dite des fondations de messes.

Le remplaçant de Briais, rue de Grenelle, ce fut Ladoumerdre, un huguenot, fils de pasteur, recuit de fiel calviniste et qui jurait, avec véhémence, qu’avant peu, par ses soins, tout le personnel enseignant serait blanchi à l’égal des momiers les plus genevois.

Aux Finances, Cabillaud, un agité qui, de l’arithmétique, ne connaissait que la soustraction et qui effarait ses subordonnés par des fantaisies délirantes en matières d’impôts. Au surplus, valet dévoué d’Israël — ainsi qu’il sied en République.

A la guerre, Égrillard, hier lieutenant-colonel, chassé de l’armée pour indiscipline opiniâtre, aujourd’hui, général de division et ministre par la grâce de Legranpan. Ses capacités, comme administrateur et tacticien, demeuraient fort mystérieuses. Par contre, on le disait excellent pianiste et galantin des plus musqués.

A la Marine, un Juif anglais, métissé d’Italien, du nom de Johnson. Ancien marchand de cacaouètes dans les rues de Constantine, il avait fait fortune en prêtant à usure aux caïds de la province. Maintenant, il assistait, avec un flegme tout britannique, aux échouements continuels des cuirassés et il enregistrait, non sans allégresse intime, les disparitions de documents secrets, subtilisés dans les arsenaux par ses coreligionnaires.

Qui encore ? — Mourron-Lapipe, tenancier d’un bazar à treize sous dans une ville du Midi. Bombardé ministre des colonies, personne ne savait pourquoi, il prenait Saïgon pour un port de la mer Caspienne.