Le reste ne valait pas la peine d’une remarque sauf, peut-être Trottignon, sous-secrétaire d’État à la guerre. Comme il est de tradition jacobine de se méfier des généraux, eussent-ils fourni mille preuves d’obéissance aux Loges, on l’avait adjoint à Égrillard pour qu’il le surveillât. Bien entendu, Trottignon, avocat de province, n’avait jamais porté l’uniforme. Il était incapable de distinguer une gamelle de campement d’une culasse mobile. Mais il s’était rendu notoire par une sentence lapidaire que voici : « Il nous faut une armée de citoyens ne possédant à aucun degré l’esprit militaire. » De là, son entrée dans les grandeurs[1].
[1] Ce n’est point l’habitude de mettre des notes au bas des pages d’un roman. Toutefois, l’auteur croit bon de rappeler que cette phrase — suggestive fut prononcée, absolument telle quelle, par un politicien très connu, pendant l’Affaire Dreyfus.
Legranpan savait fort bien qu’au premier symptôme d’une voie d’eau dans la cale de la péniche qui portait sa fortune, tous ces rats, lâchés par lui à travers la soute aux vivres, s’empresseraient de déguerpir. Il les connaissait trop pour tabler sur leur dévouement ; mais par amour-propre, il ne voulait pas leur laisser entrevoir qu’il les suspectait de traîtrise. Cependant il se promit de les ranger, le cas échéant, à l’obéissance en leur rappelant qu’il y avait des cadavres mal enterrés dans le passé de chacun d’eux.
Le seul qui lui donnât un sérieux ombrage, c’était Périclès Briais. Ce doucereux chenapan ne dissimulait pas trop qu’il visait à la présidence du Conseil. Par sa souplesse et sa duplicité, il avait réussi à conquérir des sympathies jusque chez les nationalistes. En outre, les deux étoiles du Centre, Bribault — dit oïa képhalè — et Ripolin-Lachamelle, l’un et l’autre aussi nuls que sonores, lui pardonnaient sa jeunesse fangeuse et prophétisaient son évolution imminente vers le progressisme le plus gélatineux. C’est que Briais feignait une admiration violente pour leur éloquence. Chaque fois qu’il devait monter à la tribune, il les consultait sur l’art d’arrondir les périodes. Cette déférence roublarde touchait si fort les honnêtes bavards qu’ils ne pouvaient se retenir de voter pour le ministère tant les balivernes scélérates débitées par Briais leur semblaient anodines — ayant été polies sur le modèle qu’ils lui avaient indiqué.
Enfin, même à droite, il se trouvait des catholiques assez naïfs pour croire que si Périclès traînait l’Église dans la boue, c’était à contre-cœur et parce que la poigne tyrannique de Legranpan l’y obligeait. Aussi espéraient-ils découvrir en lui un nouveau Constantin, le jour où il raflerait le pouvoir.
— Ça, se dit Legranpan, qui se récapitulait les manigances de Briais, c’est de la belle ouvrage. Ce bougre-là sait manier, comme personne, les ficelles qui font agir nos pantins du Parlement… Oui, mais faut pas qu’il aille jusqu’à me chiper ma place de marmiton en chef dans les cuisines de Marianne. Je le tiendrai à l’œil…
Comme il méditait sur les moyens de casser l’échine à Briais, Lhiver, son chef de cabinet, entra.
CHAPITRE X
Considérant la pile de paperasses que Lhiver se disposait à placer sur son bureau, le ministre s’écria :
— Qu’est-ce que c’est que tout cela ? Croyez-vous que j’ai le temps de donner des signatures ?