Placide, habitué à toutes les variations d’humeur de l’irascible politicien, le chef de cabinet répliqua :

— Il n’y a rien qui presse. Je classerai mes dossiers pendant que vous serez à la Chambre. Vous signerez à votre retour ; ce sera l’affaire d’une demi-heure.

— Alors pourquoi me déranger ? Vous savez bien qu’il me faut mettre au point le discours de Canichon, sans quoi il commettrait quelque impair qui flanquerait le cabinet dans la mélasse.

— Bah, reprit Lhiver, si Canichon fait fausse route, vous serez là pour rectifier la direction. D’ailleurs, je suis informé que les meneurs de l’intrigue contre le ministère ne parviennent pas à s’entendre. On escompte votre chute ; mais comme tous veulent les mêmes portefeuilles, ils se divisent. Vous n’aurez pas de peine à ramener la majorité dans l’obéissance. Croyez-moi donc : cette fois encore, il n’y a pas péril en la demeure.

Legranpan s’adoucit. Il savait Lhiver incapable de le trahir, ayant expérimenté que, dans son entourage, il était le seul qui le servît, non par calcul, mais par dévouement à une intelligence fort supérieure à celle du plus grand nombre des radicaux.

— Après tout, reprit-il, en rassemblant ses notes, je ne puis faire davantage. Cela suffira pourvu que Canichon ne s’avise pas de sortir ce qu’il prend pour des idées personnelles. Du reste, je le stylerai pendant que le premier de ces messieurs sera en train de nous raser à la tribune… Mais vous, avez-vous autre chose à me dire ?

Lhiver sortit un papier de sa poche et commença :

— C’est le discours prononcé par le roi d’Espagne, lorsqu’il reçut, avant-hier, notre nouvel ambassadeur à Madrid. Il y a là une phrase qui, si l’on ne la modifie, va faire crier les Francs-Maçons. La voici : « On dirait que la Providence elle-même a voulu associer les destinées de la France et de l’Espagne en faisant subir simultanément à nos deux pays des épreuves analogues. »

— Eh bien, dit Legranpan, en quoi gênerait-elle les Loges, cette phrase ? Je ne saisis pas…

— C’est le mot Providence. Ce discours doit être publié à L’Officiel. Et vous vous rappelez, qu’à la demande des Francs-Maçons, il a été décidé que les mots Dieu, Providence, ou autres du même genre seraient évités dans les publications faites sous le contrôle du gouvernement.