— Ainsi, pensa Charles, c’est donc sa religion qui apprend à cette femme à subir, sans récriminer, l’exploitation répugnante dont elle est la victime. Que je voudrais savoir comment elle peut garder une âme si paisible parmi tant de misères. Mais ce n’est pas possible : au fond, elle doit se révolter…
Il reprit :
— Que faites-vous pour supporter une existence aussi pénible, car enfin vous devez traverser des périodes de dénuement total ?
— Ah voilà, dit la veuve, en levant les yeux vers l’effigie de Notre-Seigneur, c’est que je prie. Et la prière me donne la force de tout endurer.
— Vous priez, répéta Charles, qui maintenant se rappelait des paroles analogues entendues chez Robert Abry, et pourtant votre Dieu vous laisse dans le malheur et dans l’affliction.
— Non, répondit-elle, avec une énergie qui impressionna le jeune homme, je ne suis pas dans l’affliction. La prière me soutient, chasse l’inquiétude, éclaire ma route. Je sais que nous sommes sur la terre pour souffrir, mais qu’au ciel, si nous l’avons mérité, nous serons récompensés au centuple de nos souffrances. Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ? » Et du reste, ce ne sont pas seulement les pauvres qui souffrent… Beaucoup qui vivent dans l’abondance, n’ont-ils pas leurs peines aussi ? J’en vois, continua-t-elle en le fixant d’un regard apitoyé, j’en vois qui ne paraissent manquer de rien et qui pourtant ne sont pas heureux…
— C’est vrai, avoua Charles, tout bas, il y a moi par exemple.
— Mon pauvre monsieur, ce n’est pas difficile à deviner.
Charles se tut. Il aurait voulu réagir par quelque sarcasme contre cette douceur envahissante qui le pénétrait de plus en plus. Il ne trouva rien. La veuve, cependant, le regardait toujours, se confirmant dans cette évidence que c’était une âme effroyablement torturée qu’elle avait à secourir. Et, avec cette sollicitude admirable pour les peines d’autrui que la Sainte Église inspire à ceux qui vivent suivant son esprit, l’humble ouvrière se demandait comment assister cet homme qu’elle comprenait écrasé de chagrin et déchiré de révolte diabolique.
A ce moment, au loin dans la nuit, les premiers coups de l’Angelus du soir tintèrent.