Il ne put se répondre. Mais le peu de lumière reçu tout à l’heure persistait dans les ténèbres de son âme. Ce soir là, du moins, il ne fut plus question de jeter la bombe.

CHAPITRE XIII

En quittant la veuve, Charles se sentit donc incapable de poursuivre son dessein. Ses nerfs, surtendus depuis la minute où il avait décidé de frapper Legranpan, se relâchèrent. Il ne se trouva plus en mesure de maintenir le paroxysme de fureur concentrée qui le déterminait au meurtre. Quand l’émotion bienfaisante qu’il venait de ressentir se dissipa, il essaya bien de renouer le fil de ses méditations homicides, il eut honte d’avoir cédé à ce qu’il appelait « l’illusion religieuse ». Mais il ne réussit pas à s’en irriter. Une fatigue immense l’accablait, l’empêchait de penser. Il n’eut plus qu’un désir : rentrer chez lui et se reposer.

Vers neuf heures du soir, il avait regagné la place Médicis et il pénétrait dans son appartement. Louise Larbriselle et Paul Paulette étaient là qui veillaient Chériat assoupi. Robert Abry devait les remplacer vers minuit, car il fallait qu’il y eût sans cesse quelqu’un auprès du moribond pour l’assister dans les crises de suffocation qui se multipliaient, d’autant que la fin approchait.

L’institutrice et le chansonnier s’étaient un peu étonnés que Charles tolérât les visites de Robert et lui permît d’entretenir Chériat. Mais comme il était manifeste que celui-ci revenait, de tout cœur, à la foi et puisait de l’énergie dans ces colloques, ils s’étaient abstenus de ces réflexions ineptes dont les incrédules font volontiers parade lorsqu’ils se trouvent en présence de croyants. Au surplus, ni l’un ni l’autre n’étaient de ces sectaires qui hurlent et se démènent à la seule approche d’une âme en Dieu. Esprits altruistes, dévoyés dans la Révolution, ils se méfiaient du christianisme parce que, dès toujours, ils avaient été nourris de rabâcheries anticléricales ; mais ils étaient trop foncièrement bons pour ne pas être touchés de l’extrême charité qui ressortait des paroles et des moindres actions de Robert. Aussi tous trois s’entendaient-ils fort bien pour soigner le mourant.

Charles leur demanda brièvement et tout bas des nouvelles de Chériat. Apprenant que son état restait stationnaire, il les engagea à s’en aller chez eux prendre du repos, ajoutant qu’il veillerait lui-même jusqu’à ce que Robert vînt.

Ils n’osèrent insister pour lui tenir compagnie. D’abord, depuis qu’il s’absorbait dans son projet funèbre, Charles n’entretenait plus avec eux que les rapports strictement nécessaires. Puis le malheureux était tellement imprégné des fluides terrifiants qui montent de la Géhenne, qu’il se dégageait de toute sa personne on ne sait quelle influence redoutable dont ses amis eux-mêmes éprouvaient du malaise. Seuls, des fidèles, comme la veuve et Robert, gardés contre les atteintes d’En-Bas par l’usage presque quotidien de l’Eucharistie, subissaient moins fort cette sinistre impression.

Dès que Paul et Louise furent sortis, Charles s’assit dans un fauteuil, à quelques pas du lit où reposait Chériat. Une lampe, à l’abat-jour baissé, laissait la chambre dans la pénombre. Tout était calme. On n’entendait que le bruit du feu qui pétillait faiblement par intervalles, le tic-tac monotone de la pendule et la respiration difficile du malade.

Le jeune homme s’efforça de lutter contre l’énorme lassitude qui lui brisait les membres. Il ne voulait pas s’endormir, crainte de ne pas entendre si Chériat s’éveillait et réclamait ses soins. Mais ses paupières s’alourdissaient ; un engourdissement invincible lui coulait par tout le corps. Un moment il lui vint à l’esprit qu’il fallait ôter la bombe de dessus sa poitrine et la cacher en lieu sûr. Il n’eut pas la force de se lever pour vaquer à cette précaution. Ensuite il tâcha de fixer son attention sur quelque objet. Près de lui, sur la table, il y avait un livre ouvert. Il le prit mais le remit en place aussitôt avec un geste d’impatience : c’était l’Évangile.

— Non, murmura-t-il, pas de ces lectures affadissantes…