Il se tourna vers la pendule et commença de suivre les aiguilles. Il comptait les secondes pour s’occuper quand, soudain, le sommeil le foudroya. Il s’endormit profondément et fit un rêve.

Oh ! le rêve, empire mystérieux des ombres, des fantômes et des larves, limbes qui s’ouvrent aux frontières du Surnaturel, crypte que hantent les démons de la nuit mais où résonnent aussi, parfois, les chœurs des anges. — N’arrive-t-il pas que Dieu se serve du rêve pour nous consoler ou nous avertir ?…

Charles songea qu’il suivait un chemin descendant en spirale le long des parois d’un gouffre. A sa gauche, de noirs rochers arides montaient à pic se perdre dans les nuées d’un ciel couleur de rouille. A sa droite, l’abîme se creusait à l’infini, plein de gémissements et de sanglots proférés par des bouches qu’on ne voyait pas, traversé de lourdes fumées et de flammes livides qui s’allumaient brusquement et s’éteignaient de même. Le sentier surplombait le vide sans que nulle barrière l’en séparât. Il était si étroit que le moindre faux pas eût précipité le voyageur.

Charles se collait le plus possible contre le roc afin de prendre appui contre un affreux vertige qui le poussait à sauter dans le trou. En outre, ce qui rendait sa démarche encore plus incertaine, c’est qu’il portait sur ses épaules un être difforme qui agitait, au-dessus de sa tête, des ailes de chauve-souris et qui se cramponnait à ses clavicules en lui enfonçant des griffes de vautour dans la chair. Par instants, le monstre, recourbant son col et amenant sa face grimaçante vis-à-vis de celle de Charles, lui soufflait aux narines une haleine sulfureuse et lui dardait un regard chargé d’une sombre ironie qui lui gelait d’effroi la moelle dans les os et qui le pénétrait jusqu’au cœur. Le jeune homme s’arrêtait alors, écartait, d’un geste effaré, cette figure d’épouvante, où il lui semblait reconnaître l’image implacable de ses propres pensées. Puis la descente fatidique recommençait, plus bas, toujours plus bas, pendant des heures, des jours ou des années car le temps paraissait aboli.

Comme Charles arrivait à un endroit où les murailles du gouffre se resserraient et où les plaintes se faisaient de plus en plus lamentables, il se heurta au plus terrible des obstacles. A ses pieds, des cadavres s’entassaient : des hommes, des femmes, des enfants, aux membres fracassés, aux yeux crevés, à la poitrine ouverte, aux crânes fendus d’où s’épandait de la cervelle. Des ruisseaux de sang caillé se figeaient sur ces corps mutilés. Sur les visages rigides ou contractés par la souffrance bleuissaient les taches de la décomposition.

Charles, soulevé d’horreur se retourna, voulut rebrousser chemin. Mais le monstre, quittant alors ses épaules, se plaça devant lui et ouvrit, toutes larges, ses ailes de ténèbres de façon à lui barrer le retour. Éperdu, frémissant à la pensée de piétiner ces morts, il chercha quelque issue. Or il découvrit une fissure qui rompait la masse inexorable des rochers. Il y risqua un coup d’œil et vit qu’elle menait à un escalier dont les marches, que fleurissait un tapis de roses lumineuses, aboutissaient à une plate-forme au centre de laquelle s’élevait une grande Croix, blanche comme la neige des hauts sommets et qu’auréolait une couronne d’étoiles.

Il sentit que le salut était au pied de cette Croix. Il allait se précipiter dans l’escalier, mais alors le monstre, près de lui, ricana sourdement. Charles aussitôt se détourna en crachant un blasphème. La muraille se referma : il n’y eut plus qu’une paroi de roc, aride comme son désespoir, dure comme son orgueil.

Et le monstre le reprit dans ses griffes et, déployant son envergure, il l’enleva dans l’atmosphère méphitique du gouffre, puis le laissa choir sur le tas de cadavres. Charles sentit ses doigts s’empêtrer dans de gluants débris d’entrailles et ses lèvres s’appliquer, en un affreux baiser, sur les lèvres du plus pourri d’entre ces morts. En même temps, le monstre disait d’une voix croassante : « Voilà ton châtiment : pendant l’éternité, tu descendras dans l’abîme, tu renieras la Croix et tu embrasseras ces cadavres que tu as voulu faire… »

Charles poussa un cri de détresse et se réveilla en sursaut…

Tout en essuyant, d’une paume machinale, la sueur froide qui lui baignait le front, il promena autour de lui des yeux égarés… C’était la chambre paisible et mi-obscure où le feu commençait à s’éteindre. D’un timbre frêle, la pendule chevrotait minuit. Chériat s’agitait sous ses couvertures et demandait à boire. Charles prit une théière de tisane mise à tiédir sur un réchaud et en versa un bol qu’il fit prendre au malade. Puis il attisa le feu et le regarnit de charbon. Ces soins matériels lui faisaient du bien ; à s’y adonner il sentit s’atténuer un peu l’effroyable songe qu’il sortait de subir.