— Tu as, sans doute, un peu de fièvre, répondit le catholique en le recouchant et en arrangeant ses oreillers.

C’était pour ne pas alarmer le malade qu’il s’exprimait de la sorte. Cependant lui-même ressentait une oppression plus morale que physique depuis qu’il était entré. Était-ce la présence de Charles qui la lui valait ? Il n’osa se poser la question mais, quoique ignorant la bombe, il se confirma dans le pressentiment qu’il avait depuis longtemps que son ami courait à quelque catastrophe.

Tous trois se turent. Charles, ramené à cette vision dont il tremblait encore, tâchait de se persuader qu’il n’y avait là qu’un trouble de ses cellules cérébrales dû à la violence des états d’esprit par où il avait passé depuis quarante-huit heures. Son orgueil incrédule demeurait bien trop vivace pour qu’il pût admettre qu’il y eût un avertissement dans ce songe formidable. Que je parvienne à dormir un peu, sans rêver, se dit-il, je me trouverai bien vite dispos pour accomplir mon acte.

Ainsi la spirale démoniaque le ressaisissait.

Assis au chevet de Chériat, Robert Abry priait mentalement :

— Mon Dieu, ayez pitié de ces deux infortunés. Celui-ci souffre dans son corps, mais par un miracle adorable de votre Grâce, il est revenu à Vous et il possède désormais la meilleure part. Mais celui-là, ô mon Dieu, c’est son âme qui est malade et qui ne veut pas être guérie. Inspirez-moi les paroles qui la toucheront.

Et il ajoutait la sublime invocation qui chante, sans cesse, au fond du cœur des fidèles :

Agneau de Dieu, qui effaces les péchés du monde, pardonne-nous, Seigneur. — Agneau de Dieu, qui effaces les péchés du monde, accueille-nous, selon ta grande pitié.

Chériat, plus calme à présent que le catholique priait à côté de lui, fermait les yeux et goûtait cette douceur de la foi qui remplaçait les fureurs dont il avait naguère l’âme embrasée. Quel changement en lui ! Après s’être longtemps révolté contre les contraintes sociales, après avoir mordu, comme une hyène captive, les barreaux de sa cage, voici qu’il avait ouï Notre-Seigneur lui dire : « Pourquoi dois-je te compter parmi ceux qui, tous les jours, recommencent à me crucifier ? »

Alors son cœur avait fondu ; le chrétien, étouffé en lui par le révolutionnaire, avait ressuscité. Il cria au secours vers la Sainte Église et Robert Abry lui fut envoyé pour le guider sur la route nouvelle où il s’engageait.