— Je me rappelle aussi un commentaire de l’oraison dominicale dû à l’abbesse de Sainte-Cécile. Je t’en citerai un passage, car je le trouve propre à susciter en nous de précieuses réflexions. Le voici : « Si cette prière débute par les mots : Notre Père, c’est pour signifier ceux qui la prononcent ont reçu l’Esprit d’adoption ; il n’en est pas moins vrai que, quant à sa réalisation pratique dans nos âmes, elle débute par sa dernière demande. En effet, à mesure que cette oraison opère en nous et que, pour ainsi dire, elle y germe, elle commence par nous délivrer du mal puis elle nous obtient de n’être pas tentés au delà de nos forces, selon la parole de Notre-Seigneur : Orate ut non intretis in tentationem. Si nous sommes exactement fidèles, elle nous obtient bientôt le pardon de nos fautes pourvu que nous pardonnions nous-mêmes. Elle nous unit ensuite à Dieu en obtenant pour nous le pain de la Vérité éternelle, soit sous la forme de la doctrine, soit sous les dehors de ce pain qui est, en réalité, le corps du Seigneur. La volonté divine s’accomplit alors dans l’âme humaine sur la terre comme au ciel et le nom de Notre Père est vraiment glorifié par sa créature ainsi restaurée et refaite…[2] » Tels sont, continua Robert, le sens et à peu près les termes de ce passage que je ne saurais trop te recommander d’approfondir.

[2] Voir la Vie spirituelle et l’Oraison par Mme l’Abbesse de Sainte-Cécile de Solesme : pages 114 et suivantes.

Mais il est une demande du Pater à laquelle il faut que j’attire plus particulièrement ton attention ; c’est celle-ci : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Le texte latin spécifie d’une façon encore plus frappante l’engagement que nous prenons en prononçant ces mots ; il dit en effet : Dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris ce qui signifie : Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent.

Ce n’est pas sans raison que Notre-Seigneur insiste sur cette demande. Après avoir appris la prière aux disciples il y revient immédiatement pour ajouter : « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses envers vous, votre Père céleste vous pardonnera aussi vos péchés. Mais si vous ne pardonnez point aux hommes, votre Père ne vous pardonnera point non plus vos péchés. »

Or toi, mon pauvre ami, tu as vécu longtemps pour la haine. Ton âme ne connaissait plus que des pensées de rancune et de vengeance. Maintenant que te voici ramené à Dieu, as-tu complètement dépouillé le vieil homme ?

Lorsque tu profères cette redoutable demande, es-tu bien assuré de pardonner aux autres le mal qu’ils te firent ? En un mot, leur remets-tu leur dette comme tu supplies notre Père de te remettre la tienne ? Je dois te demander cela car songe quelle serait ta faute si, lorsque tu invoques la miséricorde divine, tu gardais, au fond de ton cœur, du mauvais vouloir à l’égard d’autrui !

Il y eut un silence. Chériat, les mains jointes, s’interrogeait lui-même. Cependant Robert remarqua que Charles attendait la réponse. Il s’était à demi-tourné vers le lit et, le sourcil froncé, il observait Chériat comme pour juger de son état d’esprit.

— Je sais, dit enfin Chériat, que je serais indigne de la bonté de Dieu si, quand je le supplie de me pardonner mes égarements, je conservais de l’animosité contre ceux qui les partagèrent. Les souffrances méritées que j’endure m’apprirent que la douleur est la loi du monde. Les illusionnés qui croient s’en affranchir en festoyant leur égoïsme au dépens de leur semblables, je les haïssais naguère. Aujourd’hui, je les plains car je n’ignore pas que, tôt ou tard, dans cette vie ou dans l’autre, ils pâtiront en proportion du mal qu’ils auront commis ou approuvé.

Non, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes et la voix tremblante, je ne puis plus haïr personne. J’ai trop besoin de l’indulgence divine pour ne pas concevoir que quiconque vit dans le péché en a besoin autant que moi. N’est-ce pas, ami, que mon orgueil est bien mort puisque Dieu me fait cette grande grâce de pouvoir dire avec sincérité : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ? C’est pourquoi je lui témoignerai ma reconnaissance en employant le peu de jours qui me restent non seulement à Lui demander qu’Il me reçoive à merci mais aussi qu’Il éclaire les malheureux qui fuient sa Face adorable…

Robert se transfigurait d’allégresse pieuse à recueillir ces paroles par où s’avérait le salut du pauvre malade.