Cette sentence permet de conjecturer que les policiers du Saint-Office ne tenaient pas beaucoup à favoriser la clairvoyance du Saint en ce qui touche l’état des âmes ; qu’elle continuât de se manifester à l’égard des laïques, ils n’y auraient peut-être pas trouvé trop d’inconvénients. Mais comme elle n’épargnait point le clergé, ils estimèrent, sans doute, que la hiérarchie, la discipline et le décorum auraient à en pâtir. Dieu avait choisi Joseph comme dénonciateur des péchés qui se dissimulent dans les consciences obscurcies. Les Inquisiteurs ne lui contestaient pas sa mission. Seulement, par l’effet d’une prudence peut-être trop — humaine, et aussi, par esprit de corps, ils firent le possible pour en entraver l’exercice — pour « mettre la lumière sous le boisseau ».

Ils envoyèrent le Saint à Rome ; il se présenterait au Père Larina, général de l’Ordre et lui remettrait une lettre qui contenait probablement des instructions dépourvues de mansuétude. En effet, le Père Larina reçut le Saint d’une façon très sèche, lui parla d’un ton sévère et « le traitant comme un coupable, lui assigna une étroite réclusion en attendant qu’on disposât de lui ».

Le Saint, qui goûtait fort les humiliations, y trouvant un remède à l’amour-propre, ne prononça pas un mot pour son apologie. Sûr d’aimer Dieu et d’être aimé de Lui, il accepta joyeusement son incarcération.

Quelques privilégiés ayant obtenu permission de le visiter, le plaignaient et s’étonnaient de sa soumission.

« J’obéis, j’obéis, répondit-il, tout va bien puisque Dieu fait que je me laisse guider par l’obéissance comme l’aveugle par son chien. »

Cependant le bruit de ses vertus se répandait de plus en plus dans Rome. C’est en vain qu’on épaississait les murailles entre les âmes et lui, Dieu se jouait de ces vaines précautions et faisait filtrer la lumière surnaturelle à travers les moellons qu’on lui opposait.

C’est ainsi qu’un prélat de la cour pontificale, Nicolas Albergati, eut occasion de vérifier qu’entre autres dons extraordinaires, le Saint possédait celui de prophétie. Voici son témoignage :

« Étant venu aux Saints-Apôtres dans la pensée de visiter le frère Joseph, je ne trouvai personne pour me conduire à lui, mais j’appris qu’il logeait près du clocher. Je montai un escalier et je me rencontrai en face avec un religieux qui, sans m’avoir jamais vu, me salua en ces termes, que je reproduis textuellement : — Eh ! comment un cardinal vient-il visiter un pauvre moine bon à rien ? L’humilité du langage de mon interlocuteur me fit supposer que ce pouvait être le frère Joseph. En effet, c’était lui. Je l’avertis que je n’étais pas cardinal. Mais il me répondit en riant : — C’est bon ! C’est bon ! Nous nous entretînmes environ une demi-heure et je me retirai très édifié.

« Le même jour, après dîner, j’étais chez moi. Un conventuel se fit introduire et se présenta comme le compagnon du frère Joseph. Il m’apprit que celui-ci venait de lui dire : — Un prélat, avec qui j’ai parlé ce matin, a semblé prendre en plaisanterie quelques mots de cardinalat. Nous verrons bientôt si je me suis trompé ou non.

« Je congédiai le religieux de la manière qu’eût fait à ma place tout homme sensé. La prédiction s’est pourtant vérifiée. »