Elle se montra très humble mais — à son insu — il y avait en elle quelque chose de si imposant que le Trinitaire n’osa pas la questionner. Leur entretien porta seulement sur l’oraison de la pénitente. Or, tout en causant, le moine feuilletait, d’un doigt machinal, le livre d’Heures de Catherine qui se trouvait posé sur le sol, à côté de lui. A un moment, il y jeta les yeux et y lut ces mots tracés à l’encre sur la feuille de garde : la princesse d’Eboli a donné ces Heures à doña Catherine de Cardonne.

Or, le Père Véga avait prêché diverses fois à Madrid dans le temps de la fuite de Catherine ; il était au courant de la position qu’elle avait occupée à la Cour et du mystère qui pesait sur sa disparition.

Ne voulant pas affliger la Solitaire en la prévenant tout de suite que son incognito était percé, il ne lui dit rien. Mais, de retour au monastère, il raconta sa découverte à qui voulait l’entendre. Puis il conclut, comme le confesseur, qu’il fallait la laisser en repos et même lui permettre de conserver son habit masculin. « Cela convient, dit-il, au mâle courage qu’elle a montré en se retirant dans ce désert. »

Mais le branle était donné. Catherine ne connaîtra plus la solitude : pendant plusieurs années elle sera « le flambeau sur la montagne » vers qui s’orienteront des multitudes empressées.

XIII

Le renom que sa pénitence extraordinaire valut à Catherine ne demeura pas limité au diocèse de Cuenca mais s’étendit à une grande partie de l’Espagne, de sorte que de véritables pèlerinages s’organisèrent à l’intention d’obtenir des miracles par son entremise.

« Il y avait des jours, écrit le biographe, où les routes étaient couvertes d’hommes et de femmes, de bêtes de somme et de chariots. Des témoins oculaires affirment qu’il était besoin alors que des hommes très robustes se tinssent autour d’elle pour la garantir contre la presse et empêcher qu’elle fût étouffée. On prit aussi l’habitude de la faire monter sur un lieu élevé d’où elle dominait la foule et lui donnait sa bénédiction. »

On verra plus loin que ce geste insolite attira de grands ennuis à Catherine.

Parmi ces visiteurs, il n’en manquait pas qui étaient venus par curiosité plutôt que par dévotion. Mais l’amour de Dieu dont ce corps chétif constituait le foyer rayonnait autour de la Solitaire d’une façon si intense qu’à l’approcher ils se sentaient transformés, versaient des larmes et se mettaient à prier pour obtenir le pardon des fautes de leur vie passée.

Ce n’était d’ailleurs pas que Catherine leur tînt de longs discours. Elle se contentait de faire le signe de la croix et elle disait à tous : « Que Jésus-Christ vous donne la foi ! » Ensuite elle les envoyait se confesser et communier à la Fuen Santa. Et ils s’en retournaient chez eux convertis.