Elle agissait de même avec les malades qu’on ne tarda pas d’apporter sur la colline. Elle obtint, paraît-il, de nombreuses guérisons. Au rapport du Père François, « ces faits n’ont pas été constatés juridiquement mais ils n’en sont pas moins certains, ayant été attestés, sous serment, par des personnes dignes de toute créance ».
On pense bien que les villageois des environs redoublaient de zèle pour témoigner leur vénération à celle qu’ils appelaient, avec simplicité, la bonne femme[6]. Si elle les avait laissés faire, ils l’auraient comblée de nourritures diverses. Son confesseur lui ayant donné l’ordre de renoncer aux herbes et aux fruits sauvages, elle obéit mais elle n’acceptait que du pain. Encore exigea-t-elle qu’il fût noir et rassis. Les jours de grande fête et les dimanches, elle le trempait dans un peu d’huile d’olives.
[6] Buena Mujer. On l’appelait aussi la madre Cardona : la mère Cardonne. Mais Catherine elle-même prenait toujours le nom de mujer pecadora : la femme pécheresse. Et c’est ainsi qu’elle signait ses lettres. Voir livre des Fondations, page 115, note 2.
A la même époque, un accident la fit changer de logis. « Un soir, étant dans son terrier, elle s’aperçut que les parois, détrempées par de longues pluies, s’affaissaient et s’écroulaient autour d’elle. Elle prit la fuite en toute hâte pour ne pas être ensevelie sous les débris. Mais quelque diligence qu’elle fît, elle ne put échapper complètement au danger : atteinte par la masse de terre humide elle fut renversée et demeura prise jusqu’à la ceinture dans la boue. Elle fit effort pour se dégager mais elle n’y put réussir parce que ses forces étaient épuisées. Elle passa toute la nuit dans cette position, offrant à Dieu le sacrifice de sa vie et n’ayant d’autre désir sinon que sa sainte volonté s’accomplît sur elle dans la manière qu’il lui plairait.
« Le matin, des bergers, qui passaient par là, la retirèrent de cette fange et ayant ensuite fouillé la terre ils retrouvèrent les cilices et les disciplines dont elle faisait usage. Pour réparer l’accident, les villageois lui creusèrent une grotte plus spacieuse et mieux abritée contre les vents et les averses. Ils y mirent une porte plus solide que la claie et y placèrent une planche pour lui servir de lit.
« Dans cette demeure, écrit le Père François, qui aime les images pompeuses, elle était moins à plaindre que la reine Sémiramis dans ses palais superbes. »
XIV
Catherine était installée depuis peu dans la caverne due à l’industrie dévote des paysans quand elle reçut la visite d’un Père Augustin qui s’était détourné de sa route pour se rendre compte de ce que pouvait être au juste cette Solitaire dont tout le monde parlait. Ce religieux venait à elle plein de méfiance.
« Il s’agit probablement, pensait-il, d’une bohémienne qui, par des simagrées et des jongleries, a surpris la bonne foi des gens de ce pays. Ou peut-être est-ce simplement une femme mal équilibrée et pleine d’orgueil qui cherche à s’attirer des louanges par l’apparence d’une vie extraordinaire. Quoi qu’il en soit, je saurai bien la démasquer. »
Dès qu’il fut en tête-à-tête avec Catherine, il lui déclara, d’un ton rude, qu’elle ne lui en imposait pas, qu’il la considérait comme une présomptueuse, éprise de vaine gloire et qu’elle ferait mieux de se retirer dans un village où elle ne ferait plus parler d’elle.