Les choses ainsi convenues, tous deux attendirent la nuit, car ils craignaient, s’ils prenaient de jour le chemin de Pastrana, de susciter de l’émoi parmi les paysans qui ne verraient, certes, pas d’un bon œil l’éloignement de la Bonne Femme qu’ils considéraient comme leur protectrice devant Dieu.

Ce fut en pleurant que la Solitaire abandonna sa colline. Elle y avait vécu pendant huit ans et davantage — trois années et quelques mois totalement inconnue — cinq années depuis que Bénitez eut découvert sa retraite. Mais enfin elle fit son sacrifice et suivit Mariano sans autre objection.

De la Roda à Pastrana, on compte environ vingt lieues qu’ils couvrirent en trois étapes. De la première, Mariano envoya un messager à son Prieur pour l’avertir du jour où ils arriveraient au monastère.

Ils furent reçus par Ruy Gomez, revenu de Madrid, sa femme, leurs enfants et toute la communauté sortie à leur rencontre.

« C’était, écrit le Père François, le 3 mai, fête de l’Invention de la Sainte-Croix, ce qui fut considéré comme un heureux présage. Après une courte prière à l’église, Catherine parla aux princes et aux religieux mais avec une telle simplicité et des manières de s’exprimer si différentes de celles d’autrefois, qu’elle semblait appartenir à un autre monde. Ce n’était pas seulement l’étiquette et les termes de civilité en usage chez les grands qu’elle avait oubliés, mais le nom même des choses les plus communes lui échappait. Comme en elle tout sortait de l’ordinaire, on ne se lassait pas de la regarder. La plupart observèrent que, malgré la grossièreté de son habit et quoique les austérités l’eussent tellement consumée que son corps paraissait un tissu de racines d’arbres, on voyait s’épanouir autour d’elle un je ne sais quoi de divin qui lui donnait une grâce infinie. »

Ils furent aussi frappés de l’extrême mélodie de sa voix qui sonnait comme une musique aux notes de fin cristal.

XVII

Ruy Gomez avait fait préparer à Catherine une chambre dans son palais. Elle n’y passa qu’une seule nuit. Le lendemain, la princesse d’Eboli, femme du ministre, la conduisit au couvent des Carmélites de la Réforme installées à Pastrana, dans le même temps que s’était faite la fondation du monastère des Carmes déchaussés, et envoyées, comme eux, par sainte Térèse[8].

[8] Plus tard, les Carmélites durent abandonner ce monastère par suite des mauvais procédés à leur égard de la princesse d’Eboli. Celle-ci, après la mort de Ruy Gomez, mit tout sens dessus dessous dans la communauté ; les pauvres moniales, sur l’ordre de la Sainte, durent se réfugier au monastère de Ségovie. Voir le récit de cette tribulation dans l’excellente Histoire de Sainte Térèse (dite d’après les Bollandistes) par une Carmélite de Caen (1905).

Les religieuses firent fête à la Solitaire de qui elles avaient entendu dire tant de bien. Tout d’abord, son habit masculin et ses allures assez étranges les intimidaient. Mais comme elle se montrait fort affable et leur racontait volontiers les incidents de sa vie au désert, elles s’enhardirent peu à peu. Quelques-unes voulurent en savoir plus long et lui posèrent des questions sur les grâces intérieures dont Dieu l’avait favorisée. A ce coup, Catherine se replia sur elle-même et leur fit comprendre très nettement que c’était là un sujet réservé sur lequel il ne fallait pas l’interroger. Les religieuses se turent, toutes confuses, et ne s’avisèrent plus de revenir à la charge. Cependant, la Prieure la sollicita d’entrer dans la communauté, lui représentant que puisqu’elle désirait faire partie de l’Ordre, c’était le moyen le plus simple de s’y affilier.