Longtemps, peut-être une heure, je me tins sur mon séant, l’oreille au guet, sondant du regard tous les coins de la chambre, construisant des hypothèses plus ou moins plausibles.
Enfin, le silence persistant, je me rassurai quelque peu. J’éteignis et je me recouchai en m’affirmant que, le matin venu, cet incident pour le moins bizarre s’éclaircirait de la façon la plus simple et la plus naturelle.
Tout aurait été fort bien à condition que je pusse récupérer mon sommeil paisible d’avant minuit. Mais les choses allèrent différemment.
A peine eus-je baissé les paupières que le bruit se renouvela. Cette fois, c’était peut-être plus étouffé mais tout aussi déconcertant. D’abord la sensation que je n’étais pas seul s’accusait davantage. Puis les pas se multipliaient tandis qu’un murmure d’imploration — où il me fut pourtant impossible de distinguer une parole précise — ne cessait de déferler vers moi comme les vagues d’une marée montante. Parfois la Présence semblait s’écarter un peu, se diriger vers la porte, puis la franchir sans toucher à la serrure et arpenter le couloir en renforçant sa plainte. Ensuite un arrêt et un silence comme si l’être qui la proférait attendait anxieusement une réponse. Tout continuant à dormir dans la maison, il battait en retraite. Et, derechef, la chambre retentissait de son tourment.
Que faire pour me libérer de cette obsession ?
Je simulai un violent accès de toux. J’élevai la voix pour demander s’il y avait quelqu’un là. Point de riposte formulée par des mots, mais un redoublement de plaintes. J’eus l’idée de prier, me reprochant de ne l’avoir pas fait plus tôt. Et comme, dans toutes les passes difficiles de mon existence, j’ai recours à l’Immaculée, je récitai un Sub Tuum… Fort en vain. La nuit s’écoula sans repos, Tantôt je m’engourdissais en une vague somnolence, mais alors même je ne perdais pas la notion de cette Présence invisible. Tantôt je rouvrais les yeux et tâchais de me distraire en comptant, à travers la vitre, les étoiles répandues dans le sombre azur du ciel. Quoi que je fisse, la Présence ne consentait pas à me quitter ; inlassable, elle piétinait, affreusement triste, elle gémissait.
Ce ne fut qu’au point du jour qu’elle me laissa comme si la lumière la mettait en fuite. J’aurais pu espérer quelques heures de sommeil suivi. Mais je me sentais trop énervé pour m’attarder au lit. Je me levai donc avec le projet de sortir le plus vite possible, car j’avais hâte de quitter cette chambre où flottait encore je ne sais quelle atmosphère pesante à l’âme. Dehors, l’air frais du matin me rendrait sans doute mon équilibre.
Tout en m’habillant, je me disais : — Si c’est cela que le docteur appelle une nuit tranquille, je lui en fais, d’avance, mes compliments !… Quelle sera son attitude quand je lui rapporterai mes tribulations ?
Dès que je fus prêt, — et cela ne tarda pas — je descendis l’escalier. La servante ouvrait la porte d’entrée juste comme je mettais le pied dans le vestibule. Elle me souhaita le bonjour et m’apprit que ses maîtres n’étaient pas levés et que le déjeûner ne serait pas servi avant une demi-heure.
Elle ajouta : — Je vais me dépêcher pour que Monsieur n’attende pas trop longtemps. Si Monsieur veut faire un tour dans le jardin, le temps est très beau.