Le docteur, honteux de son emportement, s’excusa.
— N’y pensons plus, reprit le prêtre, nous sommes deux amis qui ne demandent qu’à s’entendre, n’est-ce pas ? Ceci rappelé, laissez-moi vous dire qu’en effet, j’avais eu des renseignements fâcheux sur cette maison…
Dufoyer, stupéfait et repris de courroux, sursauta. Il ouvrait déjà la bouche pour lancer quelque apostrophe volcanique. Mais le curé prévint l’éruption.
— Je vous en prie, patientez quelques minutes. Avant de récréminer, il faut d’abord que vous m’écoutiez. Vous me le promettez ?… Bien : je poursuis. Et, tout d’abord, pour vous éviter une déception, je dois spécifier que ce que je sais se réduit presqu’à rien. Le voici : dès longtemps, j’avais remarqué que votre maison, quoique très logeable et d’aspect assez plaisant, ne se louait ni ne se vendait. Un jour, j’en parlai au propriétaire. Celui-ci, moins verrouillé que la plupart de nos paysans, me confia qu’elle appartenait à sa famille depuis le commencement du siècle dernier et qu’il désirait fort s’en débarrasser car, ajouta-t-il, « je crois qu’elle porte malheur. » Je le pressai de me dire ce qui avait pu lui inspirer une idée aussi singulière. Il ne montra guère de dispositions à s’étendre sur ce sujet. Cependant, comme j’insistais, il finit par me conter que, jadis, en un passé très lointain, un homme avait — prétendait-on — égorgé sa femme et ses enfants dans la chambre d’angle du premier étage, celle-là même où votre belle-sœur et ensuite Monsieur, ici présent, ont couché. La mémoire s’était perdue des causes du massacre. Mais tout le monde affirmait dans le pays que, chaque année, vers la date où ce crime fut commis — c’est-à-dire dans la seconde quinzaine de septembre — l’âme du meurtrier revenait hanter le lieu témoin de son forfait. Du dehors, bien des gens avaient perçu ses clameurs douloureuses. Je lui demandai alors s’il avait personnellement vérifié le fait ; — Oh non ! me dit-il, tout frémissant, j’avais trop peur que ça me soit prouvé !… Et il détourna la conversation.
Je l’avoue, je n’étais pas très persuadé que cette funèbre histoire eût un fondement réel. Les natifs de la région, comme vous l’avez sans doute observé, sont très portés à se forger toute sorte de légendes macabres. Or quiconque les étudie, sans préventions, ne tarde pas, le plus souvent, à découvrir qu’elles se basent sur des apparences interprétées de travers. Il y a malheureusement beaucoup à faire pour éclairer mes paroissiens. Je m’y emploie mais je n’obtiens guère de succès. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, lorsque j’essayai de proposer à mon interlocuteur d’entreprendre une enquête de concert avec moi, il s’y refusa de la façon la plus péremptoire. Je compris que nul argument ne vaincrait sa répugnance. Et je me gardai de revenir à la charge.
Depuis, personne n’ayant jamais fait allusion à « la maison hantée » devant moi, j’avais à peu près oublié son mauvais renom. Je m’en souvins seulement quand vous avez été sur le point de l’acheter. Mais je ne m’y suis pas arrêté d’autant que je n’y attachais guère d’importance et il ne m’est pas venu à l’idée que vous puissiez être amené à rompre le marché sur un racontar aussi vague. Si j’ai eu tort, je vous présente mes sincères excuses.
A présent, la question change de face. Nous devons tenir grand compte du témoignage de vos hôtes qui ne sont pas des paysans superstitieux et influencés par une tradition douteuse. Ce qui me frappe surtout, c’est que nous sommes à la fin de septembre, époque signalée comme celle où une âme coupable solliciterait des prières à l’endroit où le sang innocent a été versé. Je vais donc interroger encore l’ancien propriétaire. Je tâcherai aussi de faire parler ceux de mes paroissiens que je jugerai les mieux informés. Je compulserai les archives de la commune bien qu’elles contiennent peu de documents anciens. Enfin, au besoin, je passerai, moi-même, une nuit dans la chambre d’angle. Ensuite, s’il y a lieu, nous agirons… Pour le moment, tenez-vous en paix dans la pensée que l’Église seule a mission pour se prononcer quant aux effets sensibles du Surnaturel — qu’ils viennent de Dieu ou qu’ils viennent du Démon.
Le docteur restait sombre et perplexe. Pour moi, j’estimais tout à fait judicieux les propos du prêtre et j’approuvais son plan.
Nous prîmes congé. Comme nous retournions chez Dufoyer, je remarquai que, loin de se « tenir en paix », selon la recommandation du curé, il se rembrunissait toujours davantage. Les sourcils froncés, les gestes brusques, il marchait à grands pas tandis que de ses lèvres crispées s’échappaient des interjections grincheuses.
— Voyons, lui dis-je, calmez-vous ! Qu’est devenu votre sang-froid coutumier ? Persuadez-vous, une bonne fois, que le plus sage c’est d’attendre sans impatience le résultat des démarches que le curé va entreprendre. Et puis ne vous hérissez pas contre lui. Je vous assure qu’il a raison.