— Vous en parlez à votre aise, s’écria Dufoyer, mais moi, je prévois des complications de toute sorte, celle-ci par exemple : ma femme est de santé fragile et elle a l’imagination volontiers galopante. Je crains qu’elle ne tombe malade ou qu’elle ne prenne en grippe cette maudite maison. Alors, s’il nous faut déguerpir, à qui la céder, étant donné sa réputation ? Et avec quel argent en achèterai-je une autre ? Je ne suis pas riche !…
A cela il n’y avait rien à répondre. Je me contentai d’engager mon ami à ne pas augmenter les alarmes de Mme Dufoyer et surtout à s’abstenir de lui rapporter que le souvenir d’un crime particulièrement horrible planait sur cet obscur incident. Il suivit mon conseil et dit simplement à sa femme que le curé prenait l’affaire au sérieux et ne différerait pas de s’en occuper.
Le reste de la journée s’est écoulé sans événements notables. Mme Dufoyer paraissait souffrante mais, pour ne pas inquiéter son mari, elle gardait le silence. Le docteur et moi, nous avons fait, à trois reprises, le tour de la maison et nous avons examiné les murailles avec soin. Puis nous avons exploré à fond toutes les chambres, la cave et le grenier, sondé les moindres recoins. Nulle part nous n’avons rien découvert de suspect. C’était une vieille bâtisse encore solide, et voilà tout.
Le soir, je dus m’en aller, étant, je vous le rappelle, attendu dans les Pyrénées. Le docteur me fit la conduite jusqu’à la gare. Mais, à chaque instant, il laissait tomber la conversation ou ne répondait que d’une façon distraite à mes efforts pour le détourner de l’idée fixe qui le tenait. La dernière phrase qu’il me dit sur le marchepied du wagon où je pris place fut celle-ci : — J’ai le pressentiment que tout cela finira mal !…
Je me tus. Après un petit silence, l’abbé Cerny me demanda : — Et, par la suite, vous n’avez pas eu la solution du problème que vous laissiez en suspens ?
— Mon Dieu non !… D’abord, je n’ai jamais eu le loisir de retourner au village. En outre, quoique le docteur m’eût promis de m’écrire ce que donnerait l’enquête du curé, il n’en a rien fait. Moi-même, n’étant guère épistolier, j’ai négligé de m’informer. J’ai su seulement, et encore d’une façon indirecte, que sa femme était morte à la fin de septembre juste un an après ma visite, que Dufoyer quitta le pays le lendemain des obsèques et que la maison, remise en vente, ne trouvait pas d’acquéreur.
Quelque chose m’est pourtant resté de cet épisode : je gardais, au fond de ma mémoire, l’intonation désespérément suppliante des plaintes émises par la Présence. Un soir d’oraison contemplative, elle me revint si forte qu’elle m’induisit à réfléchir sur la triste condition des défunts dont aucun membre de l’Église militante ne se soucie plus. J’en ressentis tant de pitié que je pris, devant Dieu, l’engagement d’une prière quotidienne pour l’âme la plus abandonnée du Purgatoire. Et j’ai tenu parole.
III
UN RÊVE
Tandis que le vent d’hiver renforçait sa plainte inapaisable autour de notre gîte, nos pensées continuaient à errer parmi les morts. Plus encore : nous nous sentions en famille avec eux. Aussi, le frère et moi, nous avons prêté une oreille attentive quand l’abbé Cerny nous dit tout à coup : — Je vous le répète, ce n’est pas la première fois que les âmes du Purgatoire m’investissent. Je vais vous rapporter un rêve que je fis il y aura bientôt trois mois et qui recèle, je crois, un grave enseignement. Certes, il serait puéril de considérer tous les rêves comme des phénomènes d’ordre surnaturel. La plupart proviennent d’un résidu d’impressions enregistrées, plus ou moins consciemment, au cours de notre existence journalière et flottant à l’aventure sur les ondes de notre sommeil. Ceux-là s’effacent dès le réveil et nous n’en gardons aucun souvenir. Mais il en est d’autres qui semblent nous être envoyés par Dieu. Les images qu’ils impriment en nous offrent une précision, une logique, un enchaînement et une force d’évidence très distincts du pêle-mêle de sensations incohérentes, absurdes ou même monstrueuses qu’engendrent les rêves ordinaires. Au surplus, l’Écriture Sainte nous fournit maints exemples de songes prémonitoires ou symboliques par lesquels Dieu a daigné avertir ou instruire des âmes. Nous n’avons donc pas de motif de tenir, a priori, pour un caprice de notre imagination tel rêve présentant les conditions que je viens d’énumérer et dont s’ensuit un grand bien pour notre vie intérieure. Celui que je désire vous narrer, il n’est peut-être pas téméraire de le classer dans cette catégorie.
L’abbé se recueillit quelques instants puis reprit en ces termes : — J’avais un frère jumeau dont la vocation pour l’état militaire s’est dessinée dès son enfance. A dix-huit ans, il s’engagea dans l’infanterie de ligne, devint rapidement sous-officier, passa par l’école de Saint-Maixent et, à sa sortie, fut nommé sous-lieutenant dans un bataillon de chasseurs à pied. Il possédait de grandes qualités mais, par contre, certains défauts inhérents à son tempérament sensuel et qu’il ne tarda pas à cultiver avec une déplorable complaisance au lieu de les combattre. Pourtant, nous avions reçu une éducation des plus chrétiennes. Mais, de bonne heure, il en négligea les principes et, sitôt qu’il lui fut loisible de satisfaire ses penchants, il délaissa la pratique religieuse pour s’adonner, sans mesure, à son goût des liaisons coupables.