Je n’ai pas besoin de vous décrire par le menu le chagrin que me causait sa conduite. Je fis bien des efforts pour le tirer de l’ornière boueuse où il s’enlisait de la sorte. Comme il tenait garnison assez loin de ma résidence, toutes les lettres que je lui écrivais contenaient ma désapprobation très nette de ses égarements et un rappel des saintes vérités que nos parents défunts nous inculquèrent. Je me gardais, d’ailleurs, d’y mettre de l’acrimonie. Au contraire, ne cessant de l’aimer beaucoup, je m’appliquais à le maintenir dans le sentiment que notre vive affection mutuelle me dictait mes reproches autant que mon devoir de prêtre. Ses réponses ne marquaient en rien que ces admonitions l’eussent importuné. Elles furent toujours chaudement fraternelles mais je n’y trouvai pas une ligne qui pût me faire espérer son amendement. Sur ce point, silence absolu. Je dus en conclure que, redoutant de m’infliger un surcroît de peine par l’aveu de sa persévérance dans la voie mauvaise, il préférait se taire plutôt que de feindre un repentir qu’il n’éprouvait pas.
Tels étaient nos rapports lorsque, trois mois avant la guerre, j’appris qu’il s’était attaché à une femme mariée d’un lien dont tout annonçait la durée. Jusqu’alors il se dispersait en des amours passagères où il ne recherchait que le plaisir des sens et où son cœur n’avait point de part. Mais, cette fois, il était conquis entièrement. Le plus triste, c’est que les circonstances favorisaient cette liaison : non seulement sa maîtresse lui rendait passion pour passion mais encore il n’y avait rien à craindre du mari, celui-ci se livrant à la débauche avec des souillons de carrefour et témoignant d’une totale indifférence quant à l’infidélité de son épouse. On m’a même affirmé qu’instruit qu’elle le trompait avec mon frère, il éclata de rire et déclara : — Elle a raison d’en prendre à son aise puisque je lui donne l’exemple !…
Combien je souffrais de voir mon frère courir de cette allure fougueuse à la perdition de son âme ! Que résoudre ?… Lui écrire plus fortement que je ne l’avais encore fait ? Je venais d’expérimenter que mes lettres ne l’avaient point persuadé au temps où il se contentait d’assouvir sa sensualité en des rencontres de hasard. Qu’obtiendrais-je maintenant que la possession d’une femme sans pudeur mais fort intelligente et fort belle, disait-on, semblait satisfaire en lui un idéal longuement poursuivi ?
Quoique extrêmement pris par mon ministère, je formai le projet d’aller vers lui le plus tôt possible. Qui sait si, de vive voix, mes représentations n’auraient pas plus d’effet que mes lettres ? Je voulus m’en donner la certitude et je calculai qu’une semaine me suffirait pour le voyage et le séjour auprès de mon frère. Je me préparais au départ quand la guerre éclata. Quel contre temps ! Il n’était pas douteux que son bataillon serait envoyé au feu sans délai. Comment le joindre auparavant ? Je n’en voyais pas le moyen et je vivais des jours d’angoisse. Sur ces entrefaites, je reçus un télégramme par lequel il me donnait avis que, traversant Lyon, il y passerait vingt-quatre heures et il me demandait de venir l’embrasser. Ah ! que la lecture de ce petit papier bleu me soulagea ! Je ne perdis pas une minute pour me munir des autorisations indispensables. Vu la mobilisation générale, ce ne fut pas très facile, mais je me débrouillai si activement que, le soir même, je montais dans le train.
A Lyon, je descendis dans un hôtel près de la gare. On m’y procura un commissionnaire que j’envoyai tout de suite à mon frère avec un billet lui mandant que je me tenais à sa disposition, soit que je l’attendisse dans ma chambre, soit que j’allasse le trouver au fort de la Duchère où le bataillon complétait son effectif.
Mon message expédié, je m’exhortai au calme, et j’essayai de prier. Mais je ne parvenais à me recueillir tant je me sentais écartelé entre mon devoir qui me commandait d’éclairer mon frère sur le péril encouru par son âme et ma tendresse qui m’incitait à ne lui donner que des témoignages d’affection sans réserve. Si brève serait cette entrevue — peut-être la dernière que nous aurions en ce monde !…
Grâce à Dieu, je n’eus pas longtemps à me labourer de la sorte. Deux heures après avoir reçu ma lettre, mon frère ouvrait la porte et me tendait les bras. De quel cœur nous nous sommes accolés ! Je riais et je pleurais à la fois. Lui n’était pas moins ému. D’abord nous avons échangé des phrases décousues où débordaient nos sentiments réciproques. Mais, hélas, dès que nous en vînmes à des propos plus suivis, il me fallut reconnaître qu’un abîme s’élargissait entre mon état d’âme et le sien. Je ne me rappelle plus par quelle voie je fus amené à lui dire que je savais sa liaison. Ce dont je me souviens cruellement c’est de l’expression rigide que prit son regard et du mouvement hostile qui le fit s’écarter de moi quand je le suppliai de se rendre compte que cette passion désastreuse le mettait hors de la loi divine.
Il eut un geste coupant pour m’interdire de continuer : — Tais-toi, proféra-t-il d’une voix sèche, ne cherche pas à m’influencer, tu échouerais. Sache seulement que si je reviens de cette guerre, celle que j’aime divorcera et je l’épouserai.
— Charles, m’écriai-je, as-tu donc perdu toute croyance en Dieu ?
— Que j’aie conservé la foi ou non, cela me regarde. Mais retiens ceci : mon amour c’est ma vie. Y renoncer ce serait me suicider…