Les jours suivants, ma pensée revenait sans cesse à Charles. Récapitulant les péripéties de notre brève entrevue, je m’empoisonnais du sentiment amer de mon impuissance à le sauver. A quelle profondeur sa passion le possédait ! J’ai beaucoup confessé ; j’ai donc eu souvent affaire à des infortunés que rongeait cette démence qui prend son origine dans une soumission servile à l’instinct : le culte idolâtrique de la femme. Mais l’exemple que me fournissait mon pauvre frère surpassait tous les autres. A force de ressasser cette idée, mon jugement se faussait ; je me sentais tout faible, prêt, par instants, à lui faire savoir que, selon son désir, je ne lui parlerais plus jamais de sa conduite. Mais alors il me semblait entendre le sinistre éclat de rire du Malin désormais assuré que nul ne libérerait cette âme du filet aux mailles de feu où il la tenait captive. Et je m’écriais : — Si je renonce, que répondrai-je à Dieu quand il me demandera : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Ce réveil de conscience finit par l’emporter d’une façon décisive. Je rejetai avec horreur toute velléité de m’avouer vaincu. Et, aussitôt, l’inspiration me vint d’aller au front pour y mériter le salut de Charles. Cette grâce me fut octroyée. Depuis, en assistant ceux qui s’offrent au danger perpétuel d’une mort subite, je tâche de compenser devant Dieu les égarements de mon frère bien-aimé…

Maintenant, voici mon rêve.

Ce soir-là, comme, couché sur la paille de l’écurie où cantonnait notre ambulance, je commençais à m’assoupir, la dernière phrase que Charles m’avait dite me revint fortement à l’esprit : Prie pour moi, mon ami ! Elle signifiait, à coup sûr, qu’il n’était pas perdu sans rémission puisque, malgré notre mésentente, il gardait assez de foi pour admettre que mes prières plaideraient sa cause au tribunal de Dieu. Cette pensée me fut un réconfort. J’en avais besoin car, n’ayant aucune nouvelle de lui, depuis plusieurs semaines, sachant seulement que son bataillon avait pris part à la victoire de la Marne et combattait récemment sur l’Yser, je vivais dans une anxiété continuelle à son sujet. Je m’endormis en formulant le désir d’apprendre bientôt ce qui lui était advenu.

Alors, il me sembla que j’étais transporté ailleurs… dans une plaine immense où il n’y avait ni routes, ni sentiers, ni fleuves ni ruisseaux, ni arbres, ni végétations quelconques, ni le moindre vestige d’un travail accompli par la main de l’homme. C’était une effrayante solitude où régnait la chaleur d’une fournaise inextinguible et sur laquelle s’étendait une morne lueur crépusculaire dont la teinte rougeâtre donnait l’impression d’une nappe de sang diffusée dans un océan de brouillard.

D’abord, une tristesse écrasante me ploya l’âme. Je me croyais à jamais abandonné dans ce désert. Mais lorsque je regardai autour de moi, je m’aperçus que je n’étais pas seul. Des apparences diaphanes m’environnaient — pas tout à fait des ombres, car une sorte de rayonnement très faible émanait d’elles, comparable au reflet, mi-voilé par un nuage, d’un astre infiniment lointain. Toutes étaient tournées ou plutôt tendues vers un segment de l’horizon comme si, là-bas, allait naître la pleine lumière. Quelques-unes paraissaient déjà l’entrevoir mais moi, mes regards se heurtaient à des ténèbres qui bornaient les confins de la terre et du ciel. Renonçant à les percer, j’examinai attentivement les ombres qui m’étaient le plus voisines. J’avais le sentiment d’une corrélation avec elles et pourtant je n’en reconnus aucune. Leurs visages étaient si vagues ! On eût dit, à l’avers de très anciennes médailles, des effigies rendues presque indistinctes par l’usure.

Je demandai : — Où suis-je donc ? Nulle parmi les ombres ne manifesta qu’elle m’avait entendu. Mais une voix intérieure me répondit : — Tu es en Purgatoire.

Je ne m’étonnai ni ne m’alarmai. Ainsi qu’il arrive dans les rêves, je trouvais ce Surnaturel — tout naturel. Cependant un incident ne tarda pas à se produire qui me remua jusqu’au plus intime de mon être. Les ombres, sans paraître toutefois avoir soupçonné ma présence, s’écartèrent de moi. Elles se mirent en marche vers ce point mystérieux qui les attirait d’une façon irrésistible et elles se fondirent dans l’atmosphère torride où nous étions immergés. Je me disposais à les suivre lorsque j’en fus empêché par la survenue d’une âme qui me barra le passage. Celle-ci me voyait. Elle s’arrêta net pour me fixer. Deux flammes, jaillies de ses prunelles, lui éclairèrent le visage d’une façon si intense que, sans erreur possible, je reconnus mon frère Charles !…

Cloué sur place, la gorge serrée, le cœur tressautant, je m’efforçai de crier son nom. D’un geste, il m’imposa silence. Alors, non par l’ouïe mais au-dedans de moi, je l’entendis murmurer : — Je suis mort cette nuit… Prie pour moi !

Simultanément, je fus averti que, jumeaux sur terre, en Purgatoire nous n’avions qu’une âme. C’est pourquoi, bien que Charles n’articulât plus une seule syllabe, j’éprouvais ses souffrances comme lui-même les éprouvait. Elles étaient doubles. D’une part, un feu, d’une ardeur toujours croissante le consumait, rongeait, comme un vitriol implacable, les taches laissées par ses péchés. D’autre part, l’amour de Dieu, le désir de le posséder dans l’Absolu le calcinait au point qu’il n’est pas de soif d’ici-bas qui puisse lui être comparée. Ensuite, je sentis la réalité de ce que j’avais naguère appris par la foi — ceci : comme toutes les âmes du Purgatoire, Charles ne pouvait rien pour abréger la durée de sa pénitence. C’était uniquement par les prières des fidèles en état de grâce et appartenant à l’Église militante qu’une telle faveur lui serait consentie. Et l’attente éplorée de cette intercession constituait une troisième torture…