Dès que je fus tout imprégné de son supplice, Charles leva la main et me désigna l’horizon et, aussitôt, là où je n’avais perçu qu’une muraille de nuit opaque, je vis se dresser une cathédrale tout en or radieux. Elle brillait comme dut briller l’étoile qui conduisit les Mages à la crèche de Bethléem. Il n’est pas de chiffre capable d’évaluer l’effrayante distance qui nous en séparait. A ce moment, notre fusion l’un dans l’autre prit fin. Charles eut un sourire de gratitude mélancolique car il lisait en moi que, jusqu’à mon dernier souffle, toutes mes énergies se voueraient à solliciter pour lui la Miséricorde divine et à l’assister de mes oraisons durant son long, si long voyage vers la Béatitude éternelle. Puis un rideau de brume embrasée se déroula entre nous… Tout disparut et je me réveillai, ruisselant de larmes.
Pendant toute cette journée et celle du lendemain, je restai sous l’influence de mon rêve. Sans arrêt, je me posais des questions douloureuses : ce songe figure-t-il un avertissement venu d’En-Haut ? N’est-ce qu’un cauchemar où se condensèrent mes préoccupations depuis des semaines ? Par-dessus tout, je me demandais si mon frère était encore de ce monde.
Le matin du troisième jour, je reçus une lettre signée de l’aumônier volontaire qui accompagnait son bataillon. Elle m’apprenait la mort de Charles ! Menant ses hommes à l’attaque d’une tranchée allemande, il avait été transpercé d’un coup de baïonnette et il n’avait survécu que peu de temps à sa blessure. Et cela s’était passé dans la nuit et à l’heure où lui-même m’annonçait son entrée en Purgatoire…
La missive de l’aumônier se terminait par ces lignes qui se gravèrent en moi de telle sorte que je puis les répéter sans crainte d’en déformer le sens : « Je me suis tenu près de votre frère jusqu’au dénouement. Tant que se prolongea son agonie, je lui ai prodigué toutes les consolations religieuses dont je suis capable. Il avait sa connaissance ; il m’entendait mais, le sang l’étouffant, il ne pouvait me répondre. Pourtant, au moment suprême, il se souleva de terre ; une expression d’humilité adorante lui éclaira la figure ; il se frappa la poitrine et réussit à émettre ce seul mot : Confiteor ! Puis il retomba et tout fut fini… Je crois ne pas me tromper en affirmant que Dieu lui a octroyé l’entière contrition de ses fautes… »
L’abbé Cerny inclina le front et entra dans une méditation profonde que, pleins de sympathie et de respect, nous nous gardâmes de troubler. Enfin, relevant la tête, il s’écria : — Louanges à Dieu ! Charles expie mais il est sauvé. Il dépend de moi d’obtenir pour son âme une réduction de peine, Maintenant, accourez souffrances et occasions de sacrifices — je suis prêt !…
IV
LES HIRONDELLES
Le frère Placide a écouté avec la plus grande attention le récit de l’abbé Cerny et le mien. Je ne m’en étonne point, sachant que la communauté où il fit profession s’adonne spécialement à la prière perpétuelle pour les âmes du Purgatoire. Je pressens que, dans la sainte clôture qui le garda tout à Dieu depuis l’âge de dix-sept ans, il a reçu des lumières de choix. Aussi, je ne tarde pas à lui dire :
— Maintenant, mon petit frère, c’est à votre tour de parler.
Il se trouble ; il rougit. Se mettre en évidence lui déplaît si fort que mon invitation l’effarouche. Cependant, comme l’abbé Cerny vient à la rescousse, il finit par nous répondre : — Je crois avoir appris quelque chose sur les âmes du Purgatoire mais je suis tellement gauche et je m’exprime si mal que je ne puis guère vous le rendre.
— Ne vous inquiétez pas. Dites-le comme vous l’avez senti et ce sera très bien.