Visiblement, mon affirmation ne suffit pas à le rassurer. Toutefois, pour ne pas nous désobliger, il fait un effort sur lui-même et c’est avec une entière simplicité qu’il nous rapporte ce qui suit :
— Vous savez qu’au monastère, nous avons chacun notre cellule. Nous n’y résidons guère que la nuit car, du réveil au coucher, nous sommes pris par les offices liturgiques et le travail manuel. Eh bien, un soir, à peu près un mois avant la guerre, je venais d’y rentrer pour prendre mon repos. Ainsi qu’il est de règle, j’avais quitté mes souliers et ma ceinture et je m’étais étendu sur la paillasse piquée qui, avec un traversin de varech, constitue notre couchette…
— Je connais, interrompis-je, c’est à peu près aussi moelleux qu’une table de granit !
Le frère rit doucement : — Peut-être, reprit-il, mais je puis vous certifier que, d’habitude, cela ne m’empêche pas d’y dormir à poings fermés. Ce jour-là, il n’en fut pas de même. Depuis le matin, régnait une chaleur orageuse qui accablait et énervait à la fois. Des nuages de plomb couvraient le ciel, pesaient de plus en plus bas et, comme nous étions en pleine canicule, il n’y avait pas à espérer que quelque fraîcheur naquît avec l’aube. Je suffoquais. Quoique je m’appliquasse à ne pas bouger, j’avais le corps trempé de sueur. Je l’avoue : j’aurais quitté bien volontiers ma tunique et mon scapulaire, échangé ma grosse chemise de bure contre du linge sec. Mais ce nous est interdit puisque nous sommes là pour réparer et que nous avons fait vœu de pénitence à l’intention de secourir les défunts qui expient, dans l’autre monde, le trop de complaisance qu’ils donnèrent à leur bien-être ici-bas.
Je me sentis bientôt si mal à l’aise que je ne pus y tenir. Je mis les pieds sur le carreau, je me traînai vers la fenêtre grande ouverte et je m’agenouillai le front appuyé contre le bois vermoulu du chambranle. J’aspirais d’une bouche avide l’air extérieur. Mais il ne m’apporta nul soulagement car, au dehors comme dans la cellule, l’atmosphère, d’une noirceur rigide, semblait provenir d’une forge où l’on aurait entretenu un sombre brasier dont le souffle me calcinait les poumons.
J’essayai de prier. Comme nos constitutions nous prescrivent de le faire lorsque nous nous réveillons la nuit, je murmurai : — Fidelium animae requiescant in pace… Mais ce ne me fut qu’une formule machinale. Et même elle me parut si dépourvue de sens que j’éprouvais une sorte de dégoût à la rabâcher. C’est que je passais par une de ces minutes de dépression corporelle dont le Diable, toujours aux aguets, sait si bien profiter pour nous lacérer l’âme et y semer des orties.
Affaissé comme je l’étais, je ne réalisai pas le danger de cet assaut. Sous l’influence démoniaque, d’un cœur débordant d’amertume, je m’écriai : « A quoi bon ces prières ?… A quoi bon cette pénitence ?… A quoi bon vivre ?…
Et je ne cherchais pas à enrayer l’esprit de révolte qui s’efforçait d’abolir en moi la grâce de la vocation religieuse. Haché comme un fétu par la grêle, je balbutiai : — Je ne peux pas, je ne peux pas lutter davantage !… Et, je me laissai choir tout de mon long sur le sol, répétant ce que me dictait la voix sardonique de l’Ennemi : — Tout ce que tu entrepris, avec tant de joie, pour le salut des âmes, est totalement inutile !…
Or, voyez la bonté de Dieu ! Tandis que, prostré de la sorte, versant des larmes et me tordant les mains, je m’enfonçais, sans réagir, dans ces ténèbres affreuses, voici qu’une lumière éblouissante envahit tout à coup la cellule. J’ouvris les yeux, je me relevai, d’un bond je courus à la fenêtre. Ce que je découvris alors m’émerveilla jusqu’à l’extase.
La croisée donnait sur une partie assez limitée du jardin entourant le monastère. Directement au-dessous, le regard se posait sur des planches de choux et de salades. Vingt mètres plus loin se dressait une rangée de cyprès si serrés qu’ils formaient une cloison au delà de laquelle il était impossible de rien apercevoir. C’était, du moins, l’aspect du lieu tel qu’il se présentait journellement à ma vue. Mais, maintenant, ces choses avaient disparu. A la place, un immense verger s’étendait où l’herbe d’un vert éclatant, moiré de reflets vermeils, se parsemait de larges fleurs où chatoyaient toutes les nuances du prisme. Çà et là, des arbres étendaient leurs frondaisons. Je ne pus en déterminer l’espèce car ils étaient chargés d’hirondelles au point qu’on ne distinguait plus le feuillage. Sur l’ensemble, un ciel bleu d’une profondeur inouïe et une clarté solaire si intense et si pure à la fois que je ne me souvenais pas d’en avoir connu de semblable, même aux jours les plus beaux de l’été. Et ce paysage et cette lumière me furent plus réels que toute réalité perçue par les yeux du corps. En effet, j’avais l’intuition que c’étaient les yeux de mon âme qui absorbaient cette féerie.